« Notre ambition est de renforcer la capacité des dirigeants à décider, à exécuter et à créer de la valeur durable » Pierre Alix TCHIONGHO, Country Managing Partner d’ERITEDGE RDC

« Notre ambition est de renforcer la capacité des dirigeants à décider, à exécuter et à créer de la valeur durable » Pierre Alix TCHIONGHO, Country Managing Partner d’ERITEDGE RDC

La RDC entre dans une décennie décisive : ambitions minières, transition énergétique mondiale, pression démographique et attentes d’une jeunesse nombreuse. Si vous deviez identifier les deux ou trois leviers qui feront réellement basculer l’économie congolaise vers
un modèle de création de valeur durable d’ici 2030, lesquels retiendriez-vous et lesquels sont aujourd’hui sous-estimés par les décideurs ?

Permettez-moi de partir d’un constat simple : la RDC possède un potentiel exceptionnel, mais ce potentiel ne crée de valeur que s’il est transformé en capacités productives, en emplois et en compétences sur le territoire.
À mes yeux, trois leviers seront déterminants d’ici 2030.
Le premier est la transformation locale de nos ressources. Tant que nous exportons principalement des matières brutes, une part importante de la valeur, des emplois qualifiés et du savoir-faire se crée ailleurs. La priorité n’est donc pas seulement d’extraire davantage, mais de construire progressivement les chaînes de valeur qui permettent de transformer ici : d’abord là où les conditions industrielles sont réalistes, puis en montant en gamme. Cela suppose une approche pragmatique, séquencée, qui associe énergie, infrastructures, compétences, financement et stabilité du cadre d’investissement.
Le deuxième levier est l’énergie. On ne peut pas parler d’industrialisation sans électricité fiable, accessible et compétitive. Le paradoxe congolais est connu : notre potentiel hydroélectrique est immense, alors que de nombreuses entreprises et communautés restent contraintes par l’insuffisance de l’offre. Chaque progrès sur l’énergie a un effet multiplicateur : il améliore la productivité, sécurise les investissements et ouvre la voie à de nouvelles activités industrielles et numériques.
Le troisième levier, souvent moins visible, est notre capacité d’exécution. Elle repose sur le capital humain, la qualité de la gouvernance, la prévisibilité juridique et la fiabilité de la donnée. Dans mon expérience, beaucoup de projets ne se bloquent pas faute d’ambition, mais faute de coordination, de compétences disponibles ou de continuité dans la mise en œuvre. C’est là que se joue une grande partie de la différence entre une annonce et un résultat.
Je crois donc que le sujet central n’est pas de choisir entre les mines, l’énergie ou la formation. Il faut les penser ensemble. Une politique minière sans énergie ne crée pas d’industrie. Une infrastructure sans compétences locales produit peu d’effets durables. Et une stratégie éducative déconnectée des besoins des entreprises ne répond pas aux attentes de la jeunesse.
La RDC de 2030 peut être un pays qui exporte davantage de produits transformés, qui développe une expertise congolaise reconnue et qui fait de son énergie un avantage compétitif régional. Cette trajectoire est exigeante, mais elle est réaliste si nous gardons une vision de long terme et si nous mesurons les progrès par des résultats concrets.
Chez ERITEDGE RDC, notre contribution se situe précisément à ce niveau : aider les organisations à structurer leurs projets, renforcer leur gouvernance, développer leurs talents et transformer une ambition en capacité d’exécution. La RDC ne manque pas d’opportunités. Notre défi collectif est désormais de les convertir en preuves.

On parle beaucoup de l’attractivité de la RDC pour les investisseurs, mais la vraie question est souvent celle de la confiance : gouvernance, prévisibilité, formalisation de l’économie. Selon vous, quelles réformes structurelles feraient aujourd’hui la plus grande différence pour transformer le potentiel congolais en investissements concrets et durables ?

Le potentiel attire l’attention ; la confiance déclenche la décision d’investir. C’est, à mon sens, la distinction essentielle.
La RDC dispose d’atouts que peu de pays réunissent : un grand marché, des ressources stratégiques, une position régionale unique et une population jeune. Mais un investisseur regarde aussi la prévisibilité des règles, la qualité de l’information disponible, la capacité à faire respecter les engagements et les conditions concrètes d’exécution d’un projet.
Trois réformes auraient, selon moi, un effet particulièrement structurant.
La première est la stabilité du cadre juridique, réglementaire et fiscal. Un investisseur peut intégrer un niveau d’exigence élevé dès lors qu’il est clair et durable. Ce qui fragilise une décision, ce sont les changements imprévus, les interprétations divergentes ou l’incertitude sur l’application des règles. La confiance se construit par la cohérence et par la continuité.
La deuxième est une formalisation plus attractive de l’économie. Il ne suffit pas de demander aux entreprises de rejoindre le secteur formel ; il faut leur donner de bonnes raisons de le faire. L’accès au financement, à la commande publique, à la protection juridique, aux services administratifs digitalisés et à des procédures simples doit constituer une contrepartie visible. La formalisation fonctionne lorsqu’elle devient une opportunité de croissance, et non seulement une obligation supplémentaire.
La troisième est la qualité de la donnée économique et financière. Des statistiques fiables, des comptes transparents et une information accessible réduisent l’incertitude. Elles permettent aux banques, aux investisseurs et aux partenaires de mieux évaluer les risques et donc de financer davantage de projets viables. La donnée est une infrastructure de confiance au même titre que les mécanismes de résolution
des litiges ou la qualité du reporting.
Il faut aussi rappeler que cette responsabilité est partagée. Le secteur public fixe les règles et garantit leur continuité. Les entreprises doivent renforcer leur gouvernance, leur transparence et leur discipline financière. Les conseils, auditeurs et autres professionnels de l’expertise contribuent à rendre les projets lisibles, crédibles et conformes aux standards attendus.
Chez ERITEDGE RDC, nous voyons très concrètement que la qualité d’un dossier, la solidité de sa gouvernance et la capacité à documenter les risques peuvent changer le regard d’un partenaire financier.
Rendre la RDC plus attractive ne relève donc pas uniquement de la communication. C’est un travail patient de crédibilité, projet après projet et engagement après engagement.

Le vrai capital d’un pays, ce sont ses talents. Beaucoup d’entreprises congolaises peinent encore à retenir et faire grandir des leaders de haut niveau. Comment voyez-vous l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants africains et quel rôle un cabinet comme le vôtre peut-il jouer dans la formation de cette élite économique congolaise ?

C’est une question centrale, parce que la première richesse durable de la RDC n’est pas seulement dans son sous-sol. Elle est dans sa jeunesse, dans sa capacité à apprendre, à entreprendre et à diriger.
Le défi n’est pas uniquement de former davantage de diplômés. Il est de faire émerger des professionnels capables de prendre des décisions, de structurer une organisation, de conduire le changement et d’assumer des responsabilités dans des environnements complexes. Beaucoup d’entreprises trouvent des compétences techniques. Elles rencontrent davantage de difficultés lorsqu’il faut développer des managers intermédiaires et des dirigeants capables de relier la stratégie à l’exécution.
Cette nouvelle génération de leaders africains devra, selon moi, réunir quatre qualités : une excellente maîtrise de son métier, une compréhension fine des réalités locales, une culture de l’intégrité et une ouverture aux standards internationaux. Il ne s’agit pas de reproduire des modèles importés, mais d’être capable de mobiliser les meilleures pratiques pour résoudre des problèmes congolais.
La rétention des talents dépend aussi des perspectives qu’on leur offre. Un jeune professionnel reste lorsqu’il peut apprendre, progresser, être responsabilisé et voir l’utilité de son travail. Les entreprises doivent donc investir davantage dans le mentorat, la mobilité, l’exposition à des missions exigeantes et la qualité du management. La rémunération compte, bien sûr, mais elle ne suffit pas à créer l’engagement.
Un cabinet comme ERITEDGE a une responsabilité particulière. Nos métiers constituent une école exigeante : on y apprend la rigueur, l’analyse, la relation avec les décideurs et la capacité à transformer un diagnostic en solution. Nous voulons que les jeunes Congolais qui passent par nos équipes deviennent non seulement de bons consultants, auditeurs ou experts, mais des professionnels capables, demain, de diriger une entreprise, de renforcer une institution ou de créer leur propre activité.
Notre rôle est donc double : développer des compétences immédiatement utiles à nos clients et contribuer à élargir le vivier de leaders dont le pays aura besoin. Cela demande du temps, de la transmission et une véritable confiance accordée aux jeunes talents.
Je suis convaincu qu’un pays change durablement lorsqu’il produit ses propres dirigeants et lorsqu’il leur donne des raisons de construire chez eux. Le message que j’adresse à la jeunesse congolaise est simple : l’ambition doit s’accompagner de compétence, de discipline et d’intégrité. Le leadership ne se décrète pas ; il se construit par les résultats et par la confiance que l’on inspire.

L’intelligence artificielle redessine le conseil partout dans le monde. Pour l’Afrique, et pour la RDC en particulier, est-ce un risque de décrochage supplémentaire ou une occasion rare de sauter des étapes ? Comment un pays comme la RDC peut-il faire de la transformation digitale un accélérateur plutôt qu’une fracture de plus ?

L’intelligence artificielle représente à la fois un risque de décrochage et une occasion de gagner du temps.
La différence se fera moins par la technologie elle-même que par notre capacité à créer les conditions de son usage.
Le risque est réel. L’IA dépend de l’énergie, de la connectivité, de la donnée et des compétences. Si ces fondations restent insuffisantes, les organisations congolaises utiliseront des outils conçus ailleurs sans développer la capacité de les adapter à leurs besoins. La fracture ne serait alors pas seulement numérique; elle deviendrait aussi une fracture de productivité et de compétitivité.
Mais l’Afrique a déjà montré qu’elle pouvait adopter directement des solutions nouvelles lorsque celles-ci répondent à un besoin concret. Le mobile et les services financiers numériques en sont de bons exemples.
La RDC peut suivre la même logique avec l’IA, à condition de partir de ses priorités réelles plutôt que d’une fascination pour la technologie.
Les cas d’usage sont nombreux : améliorer la planification des réseaux énergétiques, renforcer la traçabilité dans certaines chaînes de valeur, faciliter l’accès à des services de santé ou d’éducation, mieux analyser la donnée fiscale, ou encore aider les entreprises à automatiser des tâches répétitives et à prendre de meilleures décisions. L’enjeu est de sélectionner les usages qui créent rapidement de la valeur et de les déployer avec méthode.
Trois conditions me paraissent essentielles. D’abord, investir dans le socle : l’électricité, la connectivité et des systèmes d’information fiables. Ensuite, former largement, pas seulement des spécialistes, mais aussi les dirigeants et les équipes métiers qui devront comprendre ce que l’IA peut faire, ce qu’elle ne peut pas faire et comment en contrôler les risques. Enfin, mettre en place une gouvernance de la donnée qui protège les personnes, sécurise les informations sensibles et garantit une utilisation responsable.
Dans le conseil, l’IA change déjà la manière d’analyser, de rechercher et de produire. Elle peut accélérer le travail, mais elle ne remplace ni le jugement, ni l’expérience du terrain, ni la responsabilité du décideur.
Chez ERITEDGE, nous la considérons comme un outil d’augmentation de l’expertise : elle doit permettre à nos équipes et à nos clients d’aller plus vite, d’explorer davantage d’options et de décider sur une base mieux documentée.
La RDC n’a pas besoin d’attendre d’avoir résolu tous ses défis pour commencer. Elle doit avancer de manière ciblée, sécurisée et progressive. Le véritable saut d’étapes ne consiste pas à adopter toutes les technologies ; il consiste à choisir celles qui répondent le mieux à nos contraintes et à nos ambitions.

Au-delà de la performance de vos clients, comment mesurez-vous la contribution réelle d’un cabinet comme ERITEDGE au développement économique du pays ? Autrement dit : quelle empreinte souhaitez-vous laisser sur l’économie congolaise dans les dix prochaines années ?

Pour moi, la contribution d’un cabinet comme ERITEDGE ne se mesure pas uniquement à la performance immédiate de ses missions. Elle se mesure à ce qui reste chez le client et dans l’écosystème une fois la mission terminée.
Je regarde d’abord les compétences que nous avons contribué à développer. Lorsqu’un jeune professionnel formé dans nos équipes devient manager, dirige une fonction, rejoint une institution ou crée son entreprise, l’impact dépasse largement notre cabinet. C’est une capacité supplémentaire qui reste dans l’économie congolaise.
Je regarde ensuite la solidité des organisations que nous accompagnons. Une entreprise mieux gouvernée, des comptes plus fiables, un projet mieux structuré ou un système de pilotage plus efficace peuvent faciliter un financement, sécuriser une décision d’investissement et créer des emplois. Notre valeur réside souvent dans cette transformation discrète : rendre une organisation plus crédible, plus
résiliente et plus capable d’agir.
Enfin, je regarde la diffusion des standards. Chaque fois que la transparence progresse, que la qualité du reporting s’améliore ou qu’une décision est mieux documentée, c’est la confiance dans l’ensemble du système qui se renforce. Une économie moderne a besoin d’infrastructures physiques, mais aussi d’une infrastructure professionnelle faite de rigueur, d’éthique et de responsabilité.
Dans les dix prochaines années, j’aimerais que l’empreinte d’ERITEDGE RDC soit visible à trois niveaux : une génération de talents congolais formés à un haut niveau d’exigence ; des entreprises et des institutions devenues plus solides grâce à notre accompagnement ; et un acteur africain de l’expertise, construit localement, capable de servir la RDC selon les meilleurs standards internationaux.
Notre ambition n’est pas de nous substituer aux dirigeants. Elle est de renforcer leur capacité à décider, à exécuter et à créer de la valeur durable. Si, demain, nos clients sont plus performants, si nos anciens collaborateurs occupent des responsabilités importantes et si ERITEDGE est reconnue comme une institution de confiance, nous aurons laissé une empreinte utile.
La transformation d’un pays ne repose pas uniquement sur quelques grands projets. Elle repose aussi sur des milliers de décisions mieux préparées, de compétences transmises et d’engagements tenus. C’est à cette échelle, concrète et cumulative, que nous voulons contribuer au développement économique de la RDC.

Propos recueillis par A.C DIALLO – ©Magazine BUSINESS AFRICA

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