« Il faut faire du marché financier régional, un réflexe naturel de financement pour les entreprises » Dr Racine SOW, Directeur Général de Genesis Capital – Sénégal

« Il faut faire du marché financier régional, un réflexe naturel de financement pour les entreprises » Dr Racine SOW, Directeur Général de Genesis Capital – Sénégal

Pensez-vous que le marché financier régional, tel qu’il est règlementé aujourd’hui, permet aux entreprises d’avoir les ressources financières diversifiées et à moindre coût ?

À mon sens, le cadre réglementaire actuel a posé des bases solides : transparence renforcée, règles prudentielles et supervision accrue.
Cela dit, du point de vue de l’entreprise, l’objectif de « financement diversifié et à moindre coût » n’est pas encore pleinement atteint.
La diversification progresse, notamment via le marché obligataire, mais l’accès au financement par actions reste limité et la profondeur du marché demeure insuffisante.
Réduire durablement le coût du capital suppose trois leviers.
D’abord, élargir la base d’investisseurs (assureurs, fonds de pension, gestionnaires d’actifs, mais aussi épargnants particuliers) pour accroître la concurrence et la capacité d’absorption.
Ensuite, améliorer la liquidité, car l’illiquidité se paie par une prime de risque plus élevée. Enfin, renforcer la qualité de l’information financière et la gouvernance des émetteurs, afin de réduire l’asymétrie d’information qui renchérit les exigences de rendement.
La réglementation est nécessaire, mais la dynamique dépend aussi de la structuration des entreprises, de la stabilité macroéconomique et de la confiance des investisseurs.

Le bilan de la BRVM reste mitigé tant les introductions en bourse demeurent encore insuffisantes, comment faire pour insuffler une nouvelle dynamique boursière dans la sous-région ?

Il faut reconnaître que la BRVM a permis des avancées importantes, mais le nombre d’introductions en bourse reste en deçà du potentiel économique de l’UEMOA.
Ces avancées tiennent à la standardisation des pratiques, à la discipline de marché, à la transparence et à une visibilité régionale.
Le véritable enjeu n’est plus de créer un marché financier régional, mais d’en faire un réflexe naturel de financement pour les entreprises.
La priorité est donc de créer un vivier d’entreprises « prêtes à être cotées », de rendre l’accès au marché plus attractif, de réduire les coûts d’entrée et de renforcer l’animation de la liquidité sur le marché secondaire.
Pour relancer la dynamique boursière, il faut agir sur cinq leviers : préparer davantage d’entreprises à l’introduction en bourse grâce à des programmes de pré-cotation ; adapter les segments PME/ETI avec des exigences progressives ; renforcer la liquidité du marché ; alléger la fiscalité et les coûts d’accès ; et développer l’éducation financière pour élargir la base d’investisseurs.
L’expérience de terrain montre que beaucoup d’entreprises ont moins un problème de potentiel qu’un déficit de préparation : gouvernance, qualité de l’information financière, structuration du capital, documentation investisseur.
C’est un constat que nous faisons régulièrement lors des missions d’accompagnement menées par Genesis Capital auprès d’entreprises de la sous-région.
Et c’est précisément sur cette chaîne de préparation stratégique et financière que des entités comme la nôtre peuvent créer de la valeur.
L’idée centrale est de faire de la Bourse un outil durable de financement et de gouvernance, et non un simple événement ponctuel.

Le développement de la bourse en ligne permettra-t-il, selon vous, à rapprocher davantage la BRVM des populations ?

Oui, la Bourse en ligne peut être un accélérateur majeur d’inclusion, à condition qu’elle s’accompagne d’un dispositif complet.
La digitalisation réduit les frictions : ouverture de compte plus simple, accès à l’information en temps réel, passage d’ordres facilité, baisse potentielle des coûts de distribution. Elle rapproche mécaniquement la BRVM des populations, notamment des jeunes et de la diaspora, déjà familiers des usages numériques.
Mais il faut être lucide : l’outil technologique ne suffit pas. La réussite passera par la cybersécurité, la protection des données, des parcours KYC/AML robustes mais fluides, et une pédagogie massive pour éviter les comportements spéculatifs ou l’incompréhension du risque.
Il faudra aussi connecter intelligemment les canaux digitaux aux réseaux existants (SGI, banques, agents) et, là où c’est pertinent, explorer des passerelles avec le mobile money pour démocratiser l’épargne de long terme.
L’objectif est de transformer la proximité en confiance, et la confiance en participation durable.

Il est souvent évoqué l’insuffisance de produits de placements, pour expliquer le manque de dynamisme du marché boursier. Êtes-vous de cet avis ?

En partie, oui. L’offre de produits reste relativement concentrée, ce qui limite la capacité du marché à répondre à des profils d’investisseurs différents. Un marché dynamique a besoin d’une gamme d’instruments couvrant plusieurs horizons de risque et de maturité : actions plus nombreuses et plus diversifiées, obligations d’entreprises, titrisation, fonds indiciels (ETF), fonds diversifiés, instruments verts et durables, et même des produits d’épargne programmée accessibles au grand public.
Je nuance toutefois : le manque de dynamisme ne s’explique pas uniquement par l’offre.
Il y a aussi la question de la liquidité secondaire, de la profondeur des carnets d’ordres et des contraintes d’allocation des investisseurs institutionnels.
Développer de nouveaux produits suppose donc d’aligner trois éléments : (i) des émetteurs prêts et bien notés, (ii) des investisseurs disposés à prendre du risque de marché, (iii) une infrastructure de marché et une régulation qui facilitent la distribution, la transparence et la gestion du risque.
L’expérience de structuration de financements spécialisés – qu’il s’agisse de lignes conformes à la finance islamique, de solutions de titrisation ou d’opérations en capital – montre d’ailleurs que l’innovation produit n’a d’impact que lorsqu’elle s’inscrit dans un écosystème de marché cohérent.
C’est un chantier collectif, mais indispensable si l’on veut capter davantage d’épargne et financer plus d’économie réelle.

La structuration des emprunts obligataires des Etats semble être le terrain de jeu privilégié des SGI de l’UEMOA. Est-ce bien là leur mission première ?

Les émissions obligataires souveraines sont effectivement une part importante de l’activité des SGI, car elles répondent à des besoins récurrents de financement des États et structurent la courbe des taux du marché régional. Mais réduire la mission des SGI à cela serait incomplet.
La vocation première d’une SGI est d’assurer l’intermédiation sur l’ensemble du marché : mobiliser l’épargne, distribuer des produits d’investissement, accompagner les entreprises et les institutions dans leurs levées de fonds (actions et obligations), animer le marché secondaire et conseiller les investisseurs.
Le vrai enjeu pour les prochaines années est de rééquilibrer progressivement l’activité vers le financement du secteur privé : davantage d’obligations d’entreprises, des opérations sur capital (augmentations, introductions en bourse), des financements structurés et des produits collectifs qui canalisent l’épargne vers les PME/ETI.
C’est d’ailleurs dans cette logique de banque d’affaires régionale que nous inscrivons nos interventions : accompagner la préparation des entreprises, structurer des transactions lisibles pour les investisseurs et relier plus efficacement les besoins de financement des entreprises à l’épargne longue disponible dans l’UEMOA.
Les SGI jouent donc un rôle d’ingénierie financière et de pédagogie : elles doivent transformer une économie largement bancaire en une économie où le marché des capitaux complète efficacement le crédit, notamment sur le long terme.

Quel est votre sentiment sur la façon dont l’intermédiation financière est régulée dans la zone UEMOA ? Les dispositifs d’encadrement juridique et règlementaire du secteur, vous semblent-ils adaptés ?

À mon sens, la régulation dans l’UEMOA est plutôt structurée et s’est renforcée au fil du temps.
Le dispositif d’encadrement – CREPMF, BRVM, DC/BR, exigences prudentielles – contribue à la stabilité et à la protection des investisseurs, ce qui est essentiel pour la confiance.
On observe une volonté d’alignement sur les bonnes pratiques internationales, tout en tenant compte des réalités du marché régional.
Cependant, l’efficacité d’une régulation se mesure aussi à sa capacité à accompagner la croissance du marché.
Trois points mériteraient d’être renforcés : (1) la proportionnalité, notamment pour les PME/ETI, afin d’alléger certains processus sans compromettre la transparence ; (2) une supervision davantage fondée sur les risques et la qualité des contrôles internes, plutôt que sur une logique trop procédurale ; (3) l’adaptation aux innovations (digitalisation, distribution en ligne, nouveaux produits, finance durable) avec des cadres clairs et agiles.
Enfin, une harmonisation continue avec les autres segments financiers (banque, assurance) est nécessaire pour éviter les arbitrages réglementaires et favoriser des financements complémentaires.

Selon vous, dans les dix prochaines années, quels seront les grands défis auxquels le marché financier régional devra faire face ?

Dans les dix prochaines années, je vois au moins cinq grands défis pour le marché financier régional.
D’abord, le défi de la profondeur et de la liquidité : un marché plus actif, avec davantage d’émetteurs et des volumes plus réguliers. Ensuite, le défi de l’inclusion : élargir la participation des ménages, des jeunes et de la diaspora, sans sacrifier la protection de l’investisseur.
Troisièmement, le défi du financement du secteur privé : orienter une part croissante de l’épargne longue vers les entreprises, en particulier les PME/ETI, avec des instruments adaptés.
Quatrièmement, le défi macro-financier : gestion des risques de taux, soutenabilité de la dette publique, capacité du marché à absorber des émissions importantes sans évincer le privé.
Enfin, le défi de la confiance, qui passe par la gouvernance des émetteurs, la qualité de l’information financière, l’intégrité du marché et la modernisation technologique (post-marché, cyber, données).
Dans le cadre de la diversification des instruments financiers, certains mécanismes, notamment les fonds communs de titrisation, demeurent encore sous-utilisés, tout comme les dispositifs relatifs aux billets de trésorerie, aux certificats de dépôt et à d’autres instruments similaires.
Pourtant, ces outils existent bel et bien et constituent des leviers importants pour faciliter la mobilisation de liquidités par les acteurs du marché.
Par ailleurs, il convient également de renforcer les mécanismes de levée de fonds verts et de fonds bleus, afin d’inscrire davantage le marché dans la dynamique actuelle de la finance verte et durable.
À cela s’ajoute la montée en puissance de la finance durable : la région devra structurer des projets bancables et des standards crédibles pour attirer des capitaux « verts » et d’impact.
Si ces conditions sont réunies, le marché financier régional peut devenir l’un des principaux moteurs de la transformation économique de l’UEMOA, en mobilisant l’épargne locale au service de l’investissement productif et de la croissance durable.

Interview réalisée par A.C. DIALLO – ©Magazine BUSINESS AFRICA

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