Charles BOUKINDA est ingénieur de formation, diplômé de l’École Polytechnique de Masuku au Gabon, titulaire d’un Master en Administration des Entreprises de l’Institut Nationale des Sciences de Gestion, d’un Executive MBA de HEC Paris et plus récemment d’un Executive Master en Technologies de l’École Polytechnique de Paris.
Son parcours professionnel s’est construit à l’intersection de la technologie, de l’innovation et du développement des marchés africains. C’est ainsi qu’il a évolué dans des groupes internationaux tels que Schlumberger, Swissair, Airtel Africa et British American Tobacco avant de se consacrer à l’entrepreneuriat. Chez Airtel, il a notamment dirigé le développement du Mobile Money au Gabon puis occupé les fonctions de Directeur Communication et Affaires Extérieures. Chez British American Tobacco, il fut Country Manager pour le Gabon et la Guinée Équatoriale. Cofondateur de DIGITECH AFRICA, une fintech spécialisée dans les solutions de paiement et la transformation digitale, Charles BOUKINDA préside également le Conseil d’Administration d’UBA Gabon . INTERVIEW
Pouvez-vous nous présenter brièvement DIGITECH AFRICA, l’opportunité de sa création et ses principales activités ?
DIGITECH AFRICA est née d’un constat simple : malgré les progrès réalisés ces dernières années, une grande partie de l’Afrique reste sous-équipée en infrastructures financières numériques.
Notre ambition est de contribuer à combler ce déficit en proposant des solutions technologiques adaptées aux réalités africaines.
Nous intervenons principalement dans les domaines des paiements digitaux, de la collecte électronique de paiements, de l’intégration de plateformes de Mobile Money et bancaires afin d’offrir de la digitalisation financière.
Nous opérons aujourd’hui dans plusieurs pays de la région et accompagnons aussi bien des banques que des entreprises, des administrations et des opérateurs de services.
On note ces dernières années un net développement des Fintech en Afrique. A quoi est dû, selon vous, cet engouement et pensez-vous que cette tendance est irréversible ?
Cet essor s’explique avant tout par un besoin réel du marché.
Pendant longtemps, les services financiers traditionnels n’ont pas réussi à couvrir l’ensemble des besoins des populations africaines. Les Fintech ont apporté des réponses simples, accessibles et souvent moins coûteuses.
La généralisation du téléphone mobile, l’amélioration de la connectivité internet, l’évolution des usages numériques et la population jeune et connectée ont créé un environnement extrêmement favorable.
Je pense que cette tendance est irréversible.
Nous sommes encore loin d’avoir atteint le plein potentiel de la finance digitale en Afrique.
Les prochaines années verront probablement une accélération encore plus forte, notamment dans les paiements, l’épargne, le crédit, l’assurance, les services aux entreprises.
Quels sont les obstacles et contraintes majeurs que les Fintech rencontrent dans le développement de leurs activités en Afrique et singulièrement au Gabon ?
Le premier défi reste l’accès au financement. Beaucoup de startups africaines disposent de bonnes idées mais peinent à trouver les capitaux nécessaires pour passer à l’échelle.
Le deuxième défi est réglementaire.
La protection des consommateurs et la stabilité du système financier sont essentielles, mais les cadres réglementaires doivent également permettre l’innovation.
Le troisième défi concerne les infrastructures : la qualité de la connectivité, la disponibilité de l’électricité, l’interopérabilité des systèmes et la cybersécurité.
Au Gabon en particulier, le marché reste relativement petit, ce qui impose aux Fintech de penser rapidement à une expansion régionale pour atteindre une taille critique.
Le cadre juridique et la régulation du secteur des Fintech au Gabon vous paraissent-ils satisfaisants ou pensez-vous que des réformes seraient nécessaires pour améliorer l’écosystème ?
Des progrès importants ont été réalisés ces dernières années au niveau de la CEMAC et de la BEAC.
Toutefois, il reste encore des marges d’amélioration.
L’un des principaux enjeux consiste à trouver un équilibre entre innovation et maîtrise des risques.
Je suis favorable à une approche pragmatique permettant aux régulateurs et aux innovateurs de travailler davantage ensemble.
Des mécanismes comme les « regulatory sandboxes » pourraient permettre de tester certaines innovations dans un cadre sécurisé avant leur déploiement à grande échelle.
La Capital Markets Authority (CMA) a mis en place un « sandboxes » pour les innovations financières au Kenya.
Ainsi, plusieurs startups africaines ont pu expérimenter le crowdfunding, les solutions d’investissement digital et les services financiers mobiles.
L’objectif doit être de protéger le consommateur tout en favorisant l’émergence de champions technologiques africains.
Certains observateurs pensent que les Fintech vont, à terme, pousser les banques à redéfinir leur rôle, voire à les remplacer. Êtes-vous de cet avis ?
Je ne crois pas à une opposition entre banques et Fintech.
L’avenir appartient davantage à la collaboration qu’à la substitution.
Les banques disposent d’atouts considérables : solidité financière, confiance des clients, expertise en gestion des risques et capacité à financer l’économie.
Les Fintech, quant à elles, apportent agilité, innovation et rapidité d’exécution.
Nous observons déjà partout dans le monde une convergence entre ces deux univers.
Les banques deviennent plus technologiques et les Fintech se rapprochent progressivement des services financiers traditionnels.
Je pense donc que les gagnants de demain seront ceux qui sauront construire des partenariats intelligents.
D’après vous, quels sont en Afrique, les principaux défis auxquels les Fintech devront faire face demain ?
Parmi les plus marquants, je pense d’abord à celui de la rentabilité.
Beaucoup de Fintech se concentrent aujourd’hui sur la croissance, mais devront démontrer leur capacité à générer durablement de la valeur.
Puis, il y’a le défi de la cybersécurité.
Plus les services se digitalisent, plus les risques augmentent.
Et enfin, il y’a le défi de l’intégration régionale.
L’Afrique reste fragmentée en de nombreux marchés avec des réglementations parfois différentes.
Mais je souhaite également souligner que l’intelligence artificielle va profondément transformer le secteur.
L’IA apporte son lot d’incertitudes quant à l’avenir du secteur et les acteurs qui sauront intégrer ces technologies très tôt disposeront d’un avantage compétitif majeur.
Quel peut être l’impact des technologies émergentes comme la blockchain et les crypto-monnaies sur le développement des Fintech ? Dans le contexte africain, faut-il s’en réjouir ou s’en méfier ?
Comme toute innovation majeure, il faut éviter à la fois l’enthousiasme excessif et le rejet systématique.
La blockchain présente un potentiel considérable pour améliorer la traçabilité, la transparence et l’efficacité des transactions.
Au-delà des crypto-monnaies, cette technologie peut répondre à plusieurs défis structurels auxquels l’Afrique est confrontée.
Par exemple, au Ghana, plusieurs initiatives ont exploré l’utilisation de la blockchain dans la gestion foncière afin de sécuriser les titres de propriété, réduire les conflits liés au foncier et améliorer la confiance dans les registres cadastraux.
Au Nigeria, la blockchain est également utilisée dans certains projets visant à renforcer la traçabilité des transferts financiers et à améliorer les mécanismes de conformité, notamment dans les paiements transfrontaliers et les remises de fonds de la diaspora.
D’autres cas d’usage émergent à travers l’Afrique.
En Côte d’Ivoire et au Ghana, des initiatives ont été menées pour certifier l’origine du cacao et garantir une meilleure transparence pour les producteurs et les acheteurs internationaux.
Les crypto-actifs, quant à eux, soulèvent des questions plus complexes en matière de stabilité financière, de lutte contre le blanchiment, de protection des investisseurs et de souveraineté monétaire.
Les épisodes récents de forte volatilité ont montré qu’ils ne peuvent être considérés comme une solution miracle.
Je pense donc que l’Afrique doit aborder ces technologies avec pragmatisme.
L’enjeu n’est pas de suivre une mode, mais d’identifier les cas d’usage qui créent une véritable valeur économique et sociale.
Dernière question, vous présidez égalent le C.A de UBA Gabon, comment cette banque intègre-t-elle le digital dans son process et dans son offre ?
UBA est aujourd’hui l’une des banques les plus avancées du continent en matière de transformation digitale.
La stratégie du Groupe repose sur la conviction que l’avenir de la banque sera résolument numérique, tout en conservant la proximité et la confiance qui caractérisent la relation bancaire.
Cela se traduit par des investissements importants dans les services digitaux, les applications mobiles, les paiements électroniques, l’automatisation des processus et l’amélioration continue de l’expérience client.
Au niveau du Conseil d’Administration, nous veillons à accompagner cette transformation tout en maintenant les standards les plus élevés en matière de gouvernance, de gestion des risques et de sécurité des systèmes d’information.
Propos recueillis par A.C. DIALLO – ©Magazine BUSINESS AFRICA



































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