C’est en 2025 qu’Aïssatou Sylla rejoint ASAFO & CO. où elle pilote le développement du pôle Technologie, Données et Médias. Titulaire d’un double diplôme à New York et à Paris, elle possède une vaste expérience en matière de conseil auprès de sociétés multinationales, de gouvernements et d’organismes de réglementation en Afrique francophone et anglophone. INTERVIEW
Quel est le stade actuel de la transformation numérique en Afrique : émergent, structurant ou déjà mature ?
Nous pouvons dire que la transformation numérique est bien enclenchée.
Sur le plan des affaires, l’écosystème entrepreneurial africain fait preuve d’un dynamisme remarquable.
À plus court terme, le marché pourrait pratiquement doubler ; on parle d’un bond pour atteindre environ 63 milliards de dollars d’ici 2030, porté par les fintechs, le commerce électronique, les plateformes numériques et les PME innovantes.
L’innovation mobile demeure l’atout numérique le plus puissant de l’Afrique.
Des millions d’Africains accèdent désormais aux services bancaires, éducatifs, de santé et gouvernementaux principalement via leurs téléphones. Les plateformes fintech se sont diversifiées, au-delà des paiements, vers le crédit, l’assurance et le commerce transfrontalier, positionnant l’Afrique comme une référence mondiale pour l’inclusion financière.
Sur le plan politique, à l’échelle continentale, l’Union africaine a adopté la Stratégie de transformation numérique (2020-2030) visant une société numérique intégrée et inclusive. Au niveau régional, des initiatives structurantes ont émergé : Smart Africa œuvre à la création d’un marché unique numérique d’ici 2030, la CEDEAO a adopté sa Stratégie de développement numérique 2024-2029, et la Communauté d’Afrique de l’Est a lancé sa propre stratégie en 2024.
À l’échelle nationale, la quasi-totalité des pays d’Afrique ont adopté une politique ou une stratégie numérique ces dix dernières années. S’agissant de l’intelligence artificielle, plusieurs pays se distinguent par des politiques ambitieuses, tels que le Kenya, le Nigéria, le Maroc, le Rwanda et l’Afrique du Sud.
Sur le plan juridique, l’Afrique n’a rien à envier aux autres continents.
La Convention de Malabo de l’Union africaine sur la protection des données et la cybersécurité est actuellement en vigueur et 46 pays disposent d’une législation en matière de protection des données.
De nombreux États ont également légiféré dans le domaine des transactions électroniques et de la cybercriminalité.
Sur le plan des infrastructures, il existe de vrais défis.
En effet, malgré des progrès significatifs avec le développement de la fibre optique, il existe encore une importante fracture numérique, les communautés rurales étant les plus touchées. Toutefois, l’Afrique continue d’investir massivement pour son infrastructure et les avancées peuvent être constatées d’année en année.
Existe-t-il une montée du concept de souveraineté numérique en Afrique (localisation des données, cloud national, contrôle des infrastructures critiques) ?
Oui, on observe effectivement une montée significative du concept de souveraineté numérique sur le continent.
Ce mouvement se manifeste à travers deux axes principaux.
D’une part, l’encadrement du transfert de données.
Quasiment toutes les lois africaines sur les données personnelles prévoient des mécanismes de contrôle des flux transfrontaliers des données, et certaines imposent l’hébergement de catégories spécifiques de données sur le sol national.
C’est le cas du Kenya, du Burkina Faso et du Rwanda. Des réglementations sectorielles imposent également cette localisation.
D’autre part, nous avons vu ces dernières années l’émergence de data centers dont la vocation principale est d’héberger les données du gouvernement. C’est le cas au Rwanda, au Togo, au Nigeria, au Sénégal, au Zimbabwe ou encore en République du Congo. De plus, des investissements significatifs sont engagés pour renforcer les infrastructures technologiques et, dans plusieurs pays africains, l’innovation évolue dans un environnement globalement favorable : activement encouragée dans certains cas, et à tout le moins peu entravée dans d’autres.
La souveraineté numérique comporte en effet une dimension économique et industrielle essentielle. Il est difficilement envisageable d’atteindre une réelle souveraineté numérique en ne se focalisant que sur les lois, aussi strictes, précises et abouties soient-elles.
À cet égard, les exemples des États-Unis et de la Chine sont éclairants.
Les États-Unis ne disposent pas de cadre réglementaire à l’échelle fédérale en matière de protection des données, tandis que la réglementation chinoise est relativement récente. Pourtant, ces deux puissances affichent une souveraineté numérique indéniable, parce qu’elles l’ancrent dans des éléments tangibles : des champions technologiques d’envergure mondiale, des réseaux sociaux, des médias en ligne en tout genre, des outils de communication électroniques (emails et OTT), du matériel informatique, des infrastructures massives, etc., tout cela développé localement, notamment grâce à un environnement particulièrement favorable à l’innovation, et ce en dépit de modèles économiques sensiblement différents entre ces deux puissances.
Par contraste, au sein de l’Union européenne, le RGPD, le Data Act ou encore l’AI Act font de Bruxelles une référence mondiale en matière de réglementation de l’usage des données.
Cette influence normative est réelle, mais elle coexiste avec une dépendance persistante à des acteurs non européens dans les domaines précités.
Dans ce contexte, l’impératif d’atteindre la souveraineté technologique est de plus en plus à l’ordre du jour dans le débat public européen, y compris au plus haut niveau.
La régulation du numérique et la capacité productive ne s’opposent pas ; elles doivent au contraire se renforcer mutuellement pour permettre l’émergence d’une véritable souveraineté numérique.
L’Afrique a compris cela suffisamment tôt pour que l’on puisse observer une planification précise et des avancées rapides, décisives et soutenues.
Quels sont les principaux risques juridiques pour un investisseur européen entrant sur plusieurs marchés africains simultanément ?
Le principal risque est de sous-estimer la rapidité de la maturation du cadre réglementaire en Afrique et, par convenance, de choisir, d’une part, de faire l’économie d’une due diligence juridique concernant les pays visés, d’autre part, de ne pas respecter les règles de ces pays.
La conformité est devenue un enjeu essentiel en Afrique et, de plus en plus, les États renforcent les contrôles et la répression en cas de non-respect du droit, le Kenya et le Nigéria étant les fers de lance en la matière avec plus de 110 sanctions au Kenya en 2025 et des amendes record dépassant les 32 millions de dollars au Nigeria.
Même s’il est vrai que les amendes pécuniaires ne sont pas toutes dissuasives pour des multinationales, nombreux sont les pays africains qui ont prévu des sanctions visant à interdire au contrevenant d’opérer dans le pays, ce qui constituerait un manque à gagner considérable.
Par ailleurs, nous voyons l’émergence de législations prévoyant des peines d’amendes dont le plafond est un pourcentage du chiffre d’affaires annuel de la société condamnée. Par exemple, le Nigéria prévoit des amendes administratives pouvant atteindre 2 % du chiffre d’affaires.
Ce montant s’élève à 5% s’agissant de la République centrafricaine. Djibouti a adopté des sanctions pouvant aller jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires mondial.
Les projets d’identité numérique et de plateformes publiques soulèvent-ils des enjeux spécifiques de responsabilité et de gouvernance des données ?
Ces projets représentent une opportunité considérable pour le continent.
L’Afrique observe avec attention le modèle estonien, souvent cité comme référence mondiale en matière d’e-gouvernance.
En Estonie, la quasi-totalité des services publics sont accessibles en ligne grâce à une identité numérique, générant des économies estimées à 2 % du PIB annuel.
Toutefois, une vigilance accrue s’impose pour garantir un traitement équitable des données détenues par les gouvernements.
L’expérience britannique offre un éclairage pertinent : les projets successifs d’ID card, et plus récemment de « BritCard », ont suscité une forte opposition populaire fondée sur les risques de surveillance étatique.
Cette prudence résonne en Afrique, où la société civile et les think tanks suivent attentivement ces évolutions et n’hésitent pas à alerter sur les dérives potentielles.
Il convient de souligner que l’identité numérique ne constitue pas l’unique levier de modernisation de la gouvernance des données. Plusieurs pays africains ont en effet opté pour une approche progressive, investissant dans la numérisation des documents administratifs, l’archivage électronique et l’automatisation de certains services publics, autant d’étapes intermédiaires permettant de bâtir la confiance avant d’envisager des systèmes d’identification plus intégrés.
Est-il encore pertinent d’aborder l’Afrique pays par pays, ou faut-il désormais raisonner par blocs régionaux ?
Une approche hybride s’impose : comprendre les dynamiques régionales, telles que les harmonisations réglementaires, les infrastructures transfrontalières, et les paiements digitaux, tout en maîtrisant les spécificités nationales telles que les régimes de licences, la fiscalité, la souveraineté numérique.
Cette double lecture est nécessaire pour définir une stratégie d’investissement pertinente sur le continent.
D’un côté, l’intégration régionale s’impose comme une réalité incontournable. Dans le domaine juridique, la Convention de Malabo sur la protection des données et la cybersécurité, et la Convention de Bangui en matière de propriété intellectuelle ou encore le traité OHADA sont des exemples d’harmonisation.
L’Union africaine reconnaît 8 Communautés économiques régionales (CER) comme piliers de l’intégration continentale, avec pour objectif ultime la création d’un Marché commun africain.
Cependant, une approche exclusivement régionale serait insuffisante dès lors que le commerce intra-africain reste encore à développer et que les régimes juridiques et fiscaux varient en fonction des États.
En quoi le regard d’un cabinet comme Asafo & Co. crée-t-il un positionnement unique ?
Le regard d’un cabinet comme Asafo & Co. crée un positionnement unique grâce à plusieurs facteurs distinctifs.
Tout d’abord, Asafo & Co. est un cabinet conçu spécifiquement pour l’Afrique : plus de 150 professionnels du droit répartis dans 8 bureaux stratégiques (Abidjan, Casablanca, Johannesburg, Londres, Mombasa, Nairobi, Paris et Washington DC).
Cette présence locale permet une compréhension profonde des réalités africaines tout en offrant le niveau de sophistication d’un cabinet international.
Asafo & Co. couvre l’ensemble des domaines juridiques indispensables pour accompagner pleinement la transformation numérique du continent : corporate et M&A, private equity et venture capital, banque, finance et réglementation financière, immobilier, financement de projets et PPP (notamment en matière d’infrastructure), ainsi qu’un pôle d’arbitrage international.
Le cabinet intervient également dans les secteurs clés de la technologie, des fintechs, des télécommunications, de l’énergie et des ressources naturelles, autant de domaines au cœur de la transformation numérique africaine.
De plus, Asafo & Co. maîtrise la diversité juridique africaine : ses équipes sont qualifiées en droit civil, common law, OHADA, et opèrent en anglais, français, arabe, swahili, portugais, ainsi que dans plusieurs langues régionales.
Cette expertise couvre les principales communautés économiques du continent (UEMOA, EAC, COMESA, CEDEAO, SADC).
Ce positionnement hybride (international et local) répond précisément aux besoins des investisseurs accompagnant la transformation du continent.
Propos recueillis par A.C. DIALLO – ©Magazine BUSINESS AFRICA



































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