Interview

« Ce n’est pas parce qu’on signe un accord de libre-échange qu’on va forcément échanger » Dr Papa Demba THIAM – Economiste, spécialiste de développement industriel intégré

Economiste et financier de formation, Dr Papa Demba Thiam a été professeur et entrepreneur avant de devenir haut fonctionnaire international. Il a notamment servi à l’OCDE et à la Banque Mondiale pendant de nombreuses années avant de revenir dans le secteur privé pour faire du développement.  Aujourd’hui réinstallé en Suisse, il est constamment sollicité pour livrer ses analyses, souvent critiques mais toujours pertinentes, sur les stratégies de développement économique empruntées par les pays africains. INTERVIEW

Au regard de votre expérience en la matière, comment la crise Covid 19 peut-elle être une opportunité pour les pays africains de rebondir ?

De toutes les façons, une crise est toujours une opportunité. Il suffit pour cela de rappeler l’histoire. Le Japon était complètement détruit pendant la deuxième guerre mondiale ; les Japonais ont été capables de reconstruire leur pays pour en faire la puissance économique que l’on connaît. L’Allemagne a subi le même sort, elle est pourtant aujourd’hui la première économie d’Europe. Ceci pour dire que lorsqu’il y a des crises et donc des défis qui nous mettent le dos au mur, cela devrait nous permettre de nous réinventer et de nous rendre compte que nous ne pouvons réellement compter que sur nos propres forces. Et c’est aujourd’hui le cas de l’Afrique. Car non seulement l’Afrique avait de sérieux problème de développement bien connus, mais le Covid-19 y est encore apparu comme un accélérateur de pauvreté. Il faut noter que bien avant le Covid-19, même les institutions multilatérales de développement ne pensaient plus qu’à  essayer d’y réduire l’extrême pauvreté au lieu d’y éliminer la pauvreté. L’Afrique doit se convaincre qu’elle n’a pas d’autre option de modèle de développement pertinent que celle de bâtir son développement inclusif sur les abondantes forces du continent.

Justement quel peut être ce modèle ?

Vous savez, les pays d’Afrique ont chacun leur spécificité. Mais lorsqu’on regarde la cartographie de leurs ressources naturelles, on se rend compte que chacun d’eux dispose de ressources dont la transformation pourrait lui permettre de bâtir une économie intégrée et largement inclusive. La question fondamentale est donc de savoir, d’une part si les dirigeants africains ont réellement envie de faire du développement et d’autre part, s’ils veulent se donner les moyens de trouver les modèles de développement qui conviennent à leurs environnements. Vous pouvez me citer n’importe quel pays africain ; je pourrais vous indiquer sur quelles sources de croissance et comment y construire et financer un développement inclusif avec moins de dette publique. Et je ne suis pas le seul à pouvoir le faire. Nous pouvons prendre les paris.

Ne posez-vous pas là, le problème de leadership à la tête des États africains ?

Vous savez, le leadership politique, c’est la capacité de rassembler autour de soi, des gens qui sont capables de vous orienter sur ce que vous pouvez faire, la manière dont vous pouvez le faire, le type de ressources dont vous avez besoin et comment vous allez les agencer et les engager. Un leader, c’est quelqu’un qui doit surtout avoir une vision paradigmatique ; qui sait où il veut amener son peuple. Il n’est pas nécessaire que lui-même soit capable d’élaborer des stratégies de développement. Mais il est impératif qu’il puisse identifier ceux qui peuvent l’aider à les élaborer et à en assurer la mise en œuvre. C’est même dangereux qu’un leader se prenne pour l’expert qui sait tout et peut tout faire, parce qu’il ne peut alors pas avoir de conseillers.

Les institutions de Brettons Woods ne sont-elles pas là pour, en partie, combler cette lacune des Etats ?

Je ne suis pas d’accord avec l’affirmation qui consiste à dire que les institutions de Brettons Woods doivent faire le développement. Ce n’est pas leur rôle. Ces institutions existent depuis bientôt 75 ans, pensez-vous qu’elles puissent avec pertinence, remplir leur mission, après tant de bouleversements survenus dans le monde. Une chose est donc sure, c’est qu’elles doivent elles-mêmes se réinventer pour rester pertinentes dans un environnement mouvant et contradictoire. Par exemple, elles ont accompagné, voire forcé la globalisation sans en comprendre ni le fonctionnement, ni les conséquences sur les économies de leurs pays-clients. N’empêche, elles tentent de survivre en s’accaparant davantage des ressources du développement.

En définitif, l’Afrique doit – elle aujourd’hui se passer de ces institutions ?

Non. Ces institutions appartiennent aussi aux pays africains, ce que leurs dirigeants n’arrivent pas encore à réaliser. Le vrai problème est que les fonctionnaires-bureaucrates qui travaillent dans ces institutions sont souvent robotisés et ne connaissent pas vraiment la réalité des pays africains sur lesquels ils travaillent en leur donnant des prescriptions. Je sais de quoi je parle puisque j’ai moi-même été un des hauts cadres de ces institutions. Aujourd’hui le FMI et la Banque Mondiale existent aussi parce que nos problèmes existent.

Mais on peut inventer une autre manière de travailler avec ces institutions. Certains dirigeants de ces institutions ont bien essayé de les réformer, mais ils ont sous-estimé la capacité de résistance de leurs administrations, d’où leurs échecs répétitifs. C’est quand même frappant que depuis plus de deux décennies, chaque nouveau président de la Banque Mondiale arrive avec la volonté de la réformer. Cela veut au moins dire que cette institution est dysfonctionnelle et/ou perd de sa pertinence. Pourquoi devrait-elle alors continuer de servir de référence en Afrique et imposer son diktat à ses dirigeants ? Parce qu’elle leur donne des appuis budgétaires ? Trop mince comme prétexte. Il y a mieux à faire, croyez-moi. Je garde toutefois espoir en David Malpass, l’actuel Président de la Banque Mondiale pour engager les réformes nécessaires.

Que vous inspire l’entrée en vigueur de la Zlecaf, l’accord sur la zone de libre-échange commercial en Afrique ?

En réalité, l’agenda de la Zlecaf est là depuis très longtemps. Ce n’est pas cela la nouveauté. Parce que ce n’est pas parce qu’on signe un accord de libre-échange qu’on va forcément échanger. Par ailleurs, de nombreuses questions demeurent posées. Par exemple, le Ghana a récemment annoncé avoir signé un accord de libre-échange avec le Royaume-Uni. Du fait de l’entrée en vigueur de la Zlecaf, comment avoir la certitude que des produits fabriquées au Royaume-Uni ne se trouveront pas, libres de toute taxe, en circulation dans toute l’Afrique ? Y a-t-il des protocoles pour appliquer strictement les termes de l’Accord ? Les administrations douanières et celles qui s’occupent des normes communautaires sont-elles outillées pour bien mener leur mission de contrôle ? Pour moi, pour que l’intégration économique fonctionne avec un marché unique, il faut d’abord qu’elle puisse reposer sur la distribution des potentiels de croissance intégrés et complémentaires dans l’ensemble de l’espace économique africain, ce qui n’est encore le cas.  En deuxième lieu, il faudrait que les règles d’origine puissent y être appliquées. Enfin, pour que des opportunités de marchés puissent y être compétitives et durables, il faut y développer des chaines de valeurs intégrées par la transformation industrielles des ressources et, les faire converger vers des pôles. De ce point de vue, distribuer des potentiels de croissance intégrés et complémentaires en Afrique, devrait commencer par la création de plateformes de compétitivité dans tous les secteurs, dans tous les pays et, les lier entre elles par des chaines logistiques.  C’est une manière réaliste de créer un environnement propice aux échanges intra-africains. Il importe donc pour les Etats africains de prendre la mesure des défis tels qu’ils sont posés, ainsi que la manière de les résoudre. Malheureusement, l’expertise en la manière ne court plus les rues. Elle vieillit sans se renouveler.

Propos recueillis par A.S. TOURE

© Magazine BUSINESS AFRICA – 2021

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