D’un point de vue académique, le parcours de Djireye Clotilde COLY reste plutôt linéaire et classique. Après une scolarité au Sénégal, elle rejoint Bordeaux puis la ville de Pau où elle décroche successivement une Maitrise en Sciences et Techniques Comptables et Financières (MSTCF) en 2004 et un Master en Comptabilité-Contrôle-Audit en 2005. Par la suite elle obtient son diplôme d’Expertise comptable en 2013. Son aventure professionnelle est peut-être un peu plus atypique avec 2 expériences en cabinet entrecoupées par un long passage en entreprise. En effet, en 2006, année de son retour au pays, Djireye Clotilde COLY est recrutée comme auditeur financier au cabinet Era d’abord, puis au cabinet Mayoro Wade, grande figure du métier d’Expert-Comptable au Sénégal à une certaine époque. Elle intègre en 2008, l’environnement des multinationales pendant 14 ans, successivement au sein de la société Maersk SA sur un poste de contrôleur financier puis à Microsoft Sénégal comme Statutory & Tax manager. Cette expérience lui donne une ouverture sur le continent avec un rayonnement sur plusieurs territoires dont le Mali, la Mauritanie, la Cote d’Ivoire, le Ghana, Maurice… A partir de 2022, Mme COLY répond à l’appel du métier en revenant en cabinet.
Elle est aujourd’hui l’Associée en charge du département Business Process Solutions (BPS) au sein du cabinet Deloitte Sénégal.
En tant qu’expert-comptable, exerçant au Sénégal, pour quel type de missions êtes-vous, en général, sollicitée ?
Il est vrai que notre profession, malgré les apparences, est, à mon avis, insuffisamment connue au Sénégal.
Tout d’abord, il est important de préciser que la profession d’expert-comptable est réglementée au Sénégal et dans plusieurs pays, c’est-à-dire qu’elle est régie par une loi ; il s’agit notamment de la directive 02/97 de l’UEMOA portant création d’un ordre national dans les états membres et de la loi 2000-05 créant l’ONECCA Sénégal. Ces textes confèrent au professionnel l’exclusivité de certaines missions, notamment celles de réviser, de tenir la comptabilité ou de certifier les comptes des entreprises avec lesquelles il n’est pas lié par un contrat de travail.
Ce qui veut dire que le titre d’expert-comptable est réservé. L’exercice illégal des activités citées ci-dessus par des indépendants, quelle que soit la forme de leur établissement est susceptible de sanctions pénales. Il faut savoir que le bénéfice de cette exclusivité s’accompagne d’exigences en termes de connaissances (diplôme qui sanctionne au moins cinq années d’études universitaires, trois années de stage professionnel encadré par un expert-comptable et un examen final), de professionnalisme, de rigueur et de déontologie (exigences rattachées à l’inscription à un ordre professionnel).
En effet, les comptes d’une société sont le reflet de sa santé et un gage pour toutes les parties prenantes (actionnaires, investisseurs, employés, Etat…).
Cela explique cette nécessité de confier leur établissement mais aussi la certification de leur régularité et de leur sincérité à un tiers de confiance.
Ainsi, de façon générale, les cabinets d’expertise comptable sont sollicités pour des missions d’audit ou de commissariat aux comptes et les missions d’expertise comptable, même si les missions de « consulting » prennent de plus en plus de place dans certaines firmes.
Au Sénégal, je porte chez Deloitte le département BPS, comme je l’ai dit tantôt. Dans ce département, nous sommes sollicités pour des missions traditionnelles d’établissement des états financiers avec tenue de comptabilité ou sans tenue ; ce peut être des missions de révisions de comptes, de conversion d’un référentiel étranger (IFRS, US GAAP) au référentiel OHADA, ou de compilation, lorsque la comptabilité est tenue en interne par la société.
Nous intervenons également dans le cadre d’engagements juridiques et fiscaux notamment avec la gestion de paies et de déclarations fiscales et sociales. Mon département a vocation à accompagner dans l’organisation comptable et financière des entreprises.
C’est ainsi que nous assistons également pour des missions à forte valeur ajoutée auprès de directions financières.
Ce sont des missions de « procédures convenues » qui peuvent porter sur des revues de conformité mais aussi sur la mise en place de système d’information…
Mon département travaille en étroite collaboration avec nos experts juridiques et fiscaux, nos experts en modélisation financière.
En effet, même si notre formation d’experts comptables intègre ces sujets, nous avons à cœur, chez Deloitte, d’offrir une combinaison d’expertises pointues, avec des professionnels rompus à la tâche.
Quelles évolutions pertinentes percevez-vous dans l’exercice du métier d’expert-comptable, plus spécifiquement au Sénégal ?
Je crois que le métier évoluera vers ce que sera le marché, avec l’influence de l’environnement.
Cet environnement est de plus en plus marqué par la technologie. Quant au marché sénégalais, il est à développer. Il y a beaucoup à faire, tout à faire, et les experts comptables que nous sommes y avons notre rôle, notre responsabilité, bien entendu avec l’aide des pouvoirs publics. En effet, le tissu économique sénégalais est encore constitué en grande partie de petites entreprises, avec 82% d’activités dans le secteur informel (selon le dernier recensement général des entreprises).
Sur la part d’activités « formalisées » (constituée en personnes morales), 81% sont le fait d’entrepreneurs (très souvent des sociétés unipersonnelles).
Je ne vous apprends rien en affirmant que les entreprises sont concentrées à Dakar et aux alentours.
Ces statistiques sont importantes car elles révèlent un marché encore en gestation qui va à moyen terme dévoiler les opportunités liées à son énorme potentiel.
Cependant, pour capter ces opportunités, nos professionnels doivent en permanence se réinventer pour rester pertinents.
En effet, l’évolution constante de la technologie avec l’automatisation des tâches, la dématérialisation, la démocratisation de l’information et surtout l’apparition de nouveaux acteurs de la technologie sur le marché auront un effet disruptif en mettant une couche de pression supplémentaire sur nos métiers et la façon de l’exercer.
Aussi, en réponse à votre interrogation, j’ai plutôt envie de penser aux évolutions, non pas que je perçois, mais que j’aimerais voir et qui nécessitent des actions imminentes. Aujourd’hui, plus que jamais, nos autorités sont orientées vers l’émergence d’entreprises locales fortes, de champions nationaux, de champions africains, de pôles territoriaux économiquement solides.
Cela se fera par la création d’un environnement économique favorable (la vision est là) ; l’appui des établissements et partenaires financiers sera indispensable ; et l’accompagnement par les tiers de confiance que nous sommes est un « must ». J’espère voir de plus en plus d’experts-conseil, orientés accompagnement ; prendre une entreprise, une organisation d’un point A et l’amener à un point B.
C’est une approche orientée conseil, et conseil avisé.
Par ailleurs, cela peut s’étendre aux collectivités locales que je souhaiterais voir accompagner par des professionnels, dans la gestion des deniers publics, dans la recherche de recettes et de nouveaux leviers de financement, la création de richesses, dans la revue prospective….
La digitalisation des relations clients et le déploiement de nombreux outils numériques font aujourd’hui partie du quotidien des cabinets d’expertise comptable. Quels sont, selon vous, les avantages et les risques de l’usage de ces outils dans la profession ?
Effectivement, le monde des affaires s’est fortement digitalisé.
L’usage des outils numériques n’est plus un choix, nous sommes dans l’obligation de suivre.
L’une des principales conséquences pour notre profession, vous l’avez compris, est la virtualisation de nos relations clients qui ont en même temps, autant que nous, besoin de sentir la proximité pour se rassurer. Il donc faut développer d’autres compétences : organisationnelles et de communication pertinente. Les outils, justement, aident aussi à cela.
Une autre conséquence est la dématérialisation de l’information.
Les documents de nos clients sont sous format soft, sauvegardés sur des serveurs, quelques fois à l’étranger. Cela présente un avantage certain ; les gros classeurs tendent à disparaitre et c’est très bien pour plusieurs raisons.
Mais de nouveaux risques surviennent. L’un des plus importants est sécuritaire avec la cybercriminalité.
Il faut donc une véritable prise de conscience de ces sujets et des outils adaptés pour assurer nos engagements.
Les avantages du numérique sont réels, en termes de gain de temps, de stockage de l’information, de productivité et même d’ouverture du marché ; à partir du Sénégal, je peux travailler sur une autre géographie.
La digitalisation de nos administrations notamment fiscales est aussi une avancée considérable qui bénéficie à tous, pour les raisons évoquées ci-dessus, mais également pour l’amélioration de l’accès à une information statistique pertinente.
Ne pensez-vous pas que les missions complexes, notamment les restructurations du capital ou les opérations de croissance externe, devraient demain susciter, en Afrique, des fusions ou des regroupements de cabinets d’expertise-comptable ?
Il est vrai que nous n’avons pas encore un grand nombre d’opérations de fusions, acquisitions d’entreprises dans notre zone géographique mais nous allons certainement y arriver.
Nous voyons de plus en plus de levées de capitaux par des start up très prometteuses, l’entrée sur le marché obligataire d’entreprises familiales sénégalaises, des prises de participations de fonds d’investissement dans des PME locales.
J’espère voir ces opérations qui contribuent à créer des multinationales africaines se développer, avec la SFI (Société Financière Internationale) qui manifeste un intérêt certain pour notre région, mais aussi avec l’ouverture qui sera permise par la ZLECAF (Zone de Libre Echange Continentale Africaine).
L’accompagnement dans ce type d’opérations nécessite très souvent une certaine expertise, mais surtout la combinaison de plusieurs compétences financières, juridiques, fiscales, en stratégie, en modélisation, en expertise sectorielle et en moyens également.
Donc, oui, pour capter ces missions plus ou moins complexes, il faut une certaine force de frappe ; c’est là que le regroupement a du sens.
Je suis dans un réseau pluridisciplinaire qui offre des possibilités extraordinaires de services aux organisations où qu’elles soient. Être ensemble c’est partager des risques et les gains, c’est se donner la possibilité de développer des spécialisations pointues… Si nous voulons créer de champions nationaux au sein de la profession également, le regroupement doit être fortement considéré.
Beaucoup de Cabinets internationaux d’expertise comptable ouvrent des bureaux ou nouent des partenariats sur le continent africain. Pensez-vous que cette tendance va s’accentuer ? Pourquoi ?
Effectivement, les réseaux internationaux de cabinets d’expertise comptable et de conseil ont très tôt compris les avantages des regroupements, des partenariats entre différents professionnels pour offrir à leurs clients des expertises diversifiées. Certains fonctionnent, d’autres pas, mais il n’en demeure pas moins que cela représente un gros avantage.
Les grands cabinets demeurent un gage pour les gros investissements internationaux et leur présence dans un pays procure un confort supplémentaire à certains types d’acteurs globaux.
De ce point de vue, cette tendance devrait se poursuivre.
Au-delà, l’Afrique est un continent qui attire. Les opportunités sont immenses, il y a une traction dans le bon sens dans plusieurs pays, avec le développement des infrastructures, de grands projets dans le secteur de l’énergie, un nouveau type de dirigeants, une jeunesse dynamique avec, je le disais tantôt, des start up ingénieuses… Tout un environnement qui favorisera la recherche de partenariat sur le continent.
Cependant, je pense que nous verrons naître des réseaux d’un autre type avec de futurs mastodontes qui émergeront progressivement, y compris à partir de regroupements de compétences africaines.
Quels sont, selon vous, les 3 défis majeurs auxquels la profession d’expert-comptable, notamment au Sénégal, devrait demain faire face ?
Le développement de ressources humaines à même de répondre aux attentes de nos clients sera certainement notre principal défi. Notre métier est technique mais requiert de plus en plus de compétences comportementales pour répondre aux attentes de nos clients.
Ce métier demande un investissement humain considérable que les jeunes générations ne sont peut-être plus disposées à offrir, pour plusieurs raisons dont l’ouverture sur le monde, les multiples opportunités.
A cela s’ajoute le fait que l’argent, les données de salaire ne sont plus des sujets tabous.
Avec les nouvelles technologies, les talents sont de plus en attirés par la nouvelle économie, virtuelle, qui permettrait parfois de bien gagner sa vie sans faire des journées de 12 heures voire plus par jour .
Enfin, un défi important est de rester pertinent en tant que corporation. Cela passera par le développement et l’exigence de la formation continue pour les professionnels inscrits au tableau de l’ordre, la communication et la visibilité pour lutter contre l’exercice illégal de la profession.
J’entends souvent que l’expert-comptable est le médecin de l’entreprise. Je ne suis pas tout à fait d’accord. Le plus souvent, nous allons voir le médecin lorsque ça ne va pas. Nous sommes des accélérateurs et Il nous faut nous positionner en tant que tel.
Nous avons parlé des regroupements et de leurs avantages, ce sera un défi de mettre sur pied des associations qui marchent sur la durée avec des professionnels qui regardent dans la même direction.
Si vous devez me conseiller un bon expert-comptable, quelles sont les qualités que vous privilégierez ?
La rigueur, le sens de la déontologie, mais aussi les compétences en négociation et communication. Chefs d’entreprise, allez voir votre banquier avec votre expert-comptable !
Dernière question, vous êtes Femme, Expert-comptable et Associée dans un des Cabinets BIG 4. Votre genre est-il un atout ou un défi dans l’exercice de votre profession ?
De façon générale les femmes sont très présentes dans les métiers de l’audit et de l’expertise comptable.
Cependant, plus elles avancent dans la profession, plus leur nombre se réduit. C’est certainement dû au défi que cela représente de répondre aux attentes sociales tout en ayant un poste avec beaucoup de pression et aussi prenant. Mon genre n’est peut-être pas un atout pour moi, mais il l’est pour la profession, pour ces jeunes femmes, mamans, dont je comprends et partage certaines préoccupations, et pour lesquelles je m’engage à créer un environnement de travail sain, qui laisse la place pour autre chose qui compte tout autant, tout en ayant la culture de la rigueur et de l’engagement.
Propos recueillis par A.C. DIALLO
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