Ted MATUNGA est Partner Audit de BDO en République Démocratique du Congo. Dans cette interview, il analyse l’évolution de la profession d’auditeur comptable et nous édifie sur la complexification croissante des missions d’audit, qu’il s’agisse de restructurations du capital, d’opérations de croissance externe ou de transactions financières sophistiquées.
En tant qu’auditeur, exerçant en RDC, pour quel type de missions êtes-vous, en général, sollicité ?
En RDC, les cabinets d’audit et de conseil structurent leurs services autour des mêmes grandes lignes reconnues à l’international, tout en les adaptant aux spécificités locales. Nous intervenons principalement en audit financier, aussi bien selon le référentiel OHADA que selon les normes IFRS, très sollicitées par les groupes internationaux et les investisseurs. Nous réalisons également des missions d’audit interne et d’évaluation des contrôles internes afin de renforcer la gouvernance, la gestion des risques et l’efficacité opérationnelle des organisations. À cela s’ajoutent des revues comptables et missions d’assistance, incluant les procédures convenues, les revues limitées, l’accompagnement à la clôture et la mise en conformité OHADA/IFRS. Nos équipes conduisent aussi des diagnostics financiers, fiscaux et organisationnels, ainsi que des audits de projets financés par les bailleurs internationaux, notamment pour vérifier l’usage des fonds et la conformité des processus de passation des marchés. Enfin, nous sommes régulièrement sollicités pour des missions de due diligence et d’évaluation d’entreprises, essentielles dans les opérations d’investissement, de fusions-acquisitions ou de restructurations. Ces interventions permettent aux investisseurs de sécuriser leurs décisions et d’évaluer les risques associés aux transactions.
Quelles évolutions pertinentes percevez-vous dans l’exercice du métier d’auditeur comptable, plus spécifiquement en RDC ?
En RDC, le métier d’auditeur connaît de profondes transformations, en ligne avec les tendances internationales mais aussi avec les réalités économiques et réglementaires du pays. La profession est désormais fortement orientée vers la transparence et la gouvernance, portée par un cadre OHADA renforcé et une demande accrue de reddition de comptes, notamment dans les secteurs extractifs, financiers, télécoms et au sein des entreprises publiques. L’adoption progressive des normes IFRS constitue une évolution majeure, en particulier pour les groupes internationaux, les institutions financières et les entreprises locales cherchant à attirer des investisseurs. Cette évolution élève le niveau technique des missions et harmonise les pratiques financières. L’Arrêté ministériel n°014/CAB/MIN/FINANCES/2023 du 16 mai 2023 représente également un tournant important, en rendant obligatoire la certification des états financiers accompagnant la déclaration fiscale de l’impôt sur les bénéfices. Cette obligation renforce la transparence fiscale, crédibilise l’information financière et professionnalise davantage le rôle de l’auditeur. La digitalisation s’impose également comme un moteur essentiel de transformation : analyse de données, outils automatisés, plateformes de collaboration… Ces technologies améliorent la qualité des travaux et facilitent la détection des anomalies, même dans un environnement où de nombreuses organisations utilisent encore des systèmes comptables peu intégrés. Les bailleurs internationaux, tels que la Banque mondiale ou l’Union européenne, jouent aussi un rôle structurant en imposant des standards élevés de conformité et de traçabilité, ce qui tire le niveau de pratique vers le haut. Enfin, le rôle de l’auditeur évolue vers une dimension beaucoup plus stratégique. Les entreprises attendent désormais un partenaire capable de comprendre leurs enjeux, d’anticiper les risques, d’accompagner la transformation digitale et de contribuer à l’amélioration de leur performance globale. Cette évolution renforce la place centrale de la profession dans l’économie congolaise.
La digitalisation des relations clients et le déploiement de nombreux outils numériques font aujourd’hui partie du quotidien des cabinets d’audit. Quels sont, selon vous, les avantages et les risques de l’usage de ces outils dans la profession ?
La digitalisation est devenue incontournable dans la profession d’auditeur, car elle améliore l’efficacité, la qualité des analyses et la traçabilité des travaux. Les normes ISA, notamment l’ISA 315, 330, 500, 230 et 540 révisée, encouragent l’utilisation d’outils numériques pour mieux évaluer les risques, analyser les données et renforcer la fiabilité des preuves d’audit. Les normes de gestion de la qualité (ISQM1 et ISQM2) vont encore plus loin en exigeant que les cabinets disposent de technologies sécurisées et adaptées pour la gestion de la qualité, la supervision et la revue des dossiers. Si cette évolution offre des avantages importants, elle comporte aussi des risques liés à la cybersécurité, à la dépendance aux outils technologiques et à la nécessité de disposer de compétences numériques avancées. En définitive, même si les normes n’imposent pas un outil spécifique, elles rendent la digitalisation indispensable pour mener un audit conforme, fiable et sécurisé.
Ne pensez-vous pas que les missions complexes, notamment les restructurations du capital ou les opérations de croissance externe, devraient demain susciter, en Afrique, des fusions ou des regroupements de cabinets d’audit ?
Effectivement, la complexification croissante des missions d’audit qu’il s’agisse de restructurations du capital, d’opérations de croissance externe ou de transactions financières sophistiquées est susceptible de favoriser, à terme, des fusions ou des regroupements de cabinets en Afrique. Les grands cabinets internationaux disposent déjà de l’expertise, des équipes multidisciplinaires et des ressources technologiques nécessaires grâce à la force de leurs réseaux mondiaux ; ils sont donc pleinement capables de prendre en charge ces missions complexes sans réorganisation particulière. En revanche, les petits et moyens cabinets sont davantage confrontés à des limitations, notamment en termes de compétences spécialisées, d’infrastructures technologiques et de couverture géographique. Pour faire face aux exigences croissantes du marché, ces cabinets devront probablement se regrouper, nouer des alliances stratégiques ou mutualiser leurs expertises afin d’offrir des services plus complets et compétitifs. Une telle dynamique leur permettrait d’améliorer leur capacité d’intervention, de renforcer leur conformité aux normes internationales et de mieux répondre aux attentes des entreprises et des investisseurs.
Certains Cabinets internationaux d’expertise comptable et d’audit ont récemment décidé de quitter le continent africain. Pourquoi selon vous et pensez-vous que cette tendance va s’accentuer ?
Le retrait de certains cabinets internationaux en Afrique s’explique principalement par les coûts élevés imposés par les normes internationales notamment les ISQM 1 et ISQM 2, qui nécessitent d’importants investissements technologiques et organisationnels, parfois difficiles à absorber dans des pays où les marges sont limitées. À cela s’ajoutent, dans certains contextes, une réglementation instable, des risques opérationnels élevés et un cadre fiscal peu prévisible. Pour autant, je ne pense pas que cette tendance va s’accentuer. Le continent africain demeure très attractif, grâce à sa croissance démographique, la diversification progressive de ses économies, le développement des marchés financiers et l’intérêt croissant des investisseurs. Les besoins en gouvernance, transparence et conformité renforcent également la demande en services d’audit et de conseil. Les retraits observés relèvent davantage de décisions stratégiques ponctuelles, souvent liées à la rentabilité locale ou à des réorganisations internes, plutôt que d’un désengagement généralisé. Ils créent même une opportunité pour les cabinets africains, qui peuvent monter en compétence, se structurer davantage et occuper l’espace laissé par certains réseaux internationaux.
Quels sont, selon vous, les 3 défis majeurs auxquels la profession d’auditeur, notamment en Afrique, devrait demain faire face ?
Selon moi, trois défis majeurs façonneront l’avenir de la profession d’auditeur en Afrique.
Le premier concerne la qualité et la conformité aux normes internationales. Avec l’entrée en vigueur des normes de gestion de la qualité en 2022, les cabinets doivent renforcer leurs systèmes internes, investir dans la formation, structurer leurs processus et améliorer leur documentation. Cette exigence pèse particulièrement sur les petits et moyens cabinets, qui doivent absorber des coûts élevés liés à la technologie, à la supervision et au contrôle qualité.
Le deuxième défi est celui de la digitalisation. L’audit s’appuie désormais sur l’analyse de données, l’automatisation, les plateformes sécurisées et la cybersécurité. Les cabinets africains devront donc investir dans des outils performants et développer les compétences technologiques de leurs équipes. Dans un continent où le niveau de digitalisation varie fortement, cette transition représente un enjeu essentiel.
Le troisième défi est lié au capital humain. La pénurie mondiale de profils qualifiés touche particulièrement l’Afrique, où la concurrence entre secteurs et la mobilité internationale des talents accentuent les difficultés de recrutement. Les cabinets devront améliorer leurs stratégies de formation, d’attractivité et de fidélisation pour rester compétitifs.
En résumé, la qualité, la digitalisation et les talents détermineront la capacité des cabinets africains à répondre aux attentes du marché et à jouer un rôle stratégique dans un environnement en pleine mutation.
Si vous devez me conseiller un bon auditeur pour mon entreprise, quelles sont les qualités que vous privilégierez ?
Si je dois vous conseiller un bon auditeur pour votre entreprise, je privilégierais d’abord une solide compétence technique, indispensable pour maîtriser les normes comptables, d’audit et les exigences réglementaires. J’accorderais également une importance majeure à l’intégrité et à l’indépendance, qui sont au cœur de la crédibilité de la profession. Aussi, un bon auditeur doit aussi faire preuve d’un excellent jugement professionnel et d’une forte capacité d’analyse pour aller au-delà des chiffres et comprendre les risques réels de l’entreprise. Enfin, la qualité de la communication et la pédagogie sont essentielles pour instaurer la confiance et rendre les conclusions d’audit utiles et compréhensibles. En résumé, les qualités clés sont la compétence technique, l’intégrité, le jugement professionnel, la maîtrise technologique et la capacité de communication.
Quelques mots sur le Cabinet BDO et ses activités en RDC. Comment est structurée son offre et quelle est la spécificité de son expertise ?
BDO DRC est un cabinet majeur d’audit, de fiscalité et de conseil en République Démocratique du Congo. Membre du réseau mondial BDO, il allie la force d’une organisation internationale à une connaissance approfondie du contexte congolais, ce qui lui permet d’accompagner aussi bien les entreprises locales que les institutions publiques, les multinationales et les bailleurs. Son offre est structurée autour de quatre lignes de services :
- Audit & Assurance, incluant l’audit OHADA, l’audit IFRS, l’audit interne, la due diligence et les audits de projets financés par les bailleurs ;
- Business Services & Outsourcing, qui couvre la comptabilité, la paie, le secrétariat juridique et la mise en conformité ;
- Tax & Legal, dédié à la conformité fiscale, à l’optimisation, aux prix de transfert et aux contrôles fiscaux ;
- Advisory, qui regroupe le conseil stratégique, la gestion des risques, l’analyse de données, la transformation digitale et les services de finance d’entreprise.
La spécificité de BDO DRC réside dans son intégration au réseau BDO East Africa & Central Africa, sa solide expertise multisectorielle (mines, télécoms, banques, infrastructures, ONG) et une approche client fondée sur l’agilité, l’innovation technologique et l’implication directe des associés. Ce positionnement en fait un partenaire stratégique de référence pour les organisations opérant en RDC.
Dernière question. Un débat récent, notamment en France, portait sur la forte influence des cabinets de consulting sur les politiques publiques. Qu’en est-il en RDC ?
Ici en RDC, les cabinets de conseil interviennent dans les politiques publiques, mais leur influence est beaucoup plus limitée que celle observée récemment en France. Leur rôle est principalement technique et opérationnel : appui aux réformes, audits des entreprises publiques, modernisation administrative ou accompagnement des projets financés par les bailleurs internationaux. Contrairement aux pays occidentaux, les décisions de politique publique en RDC restent largement pilotées par les institutions étatiques et par les bailleurs de fonds, qui jouent un rôle beaucoup plus structurant que les cabinets privés. Les cabinets apportent donc une expertise spécialisée et un renforcement des capacités, mais ils ne sont pas des acteurs déterminants dans l’orientation des choix politiques. En résumé, en RDC, les cabinets de conseil soutiennent l’action publique sans exercer une influence directe et stratégique sur la décision politique.
Propos recueillis par A.C. DIALLO – © Magazine BUSINESS AFRICA

















Laisser un commentaire