Serge MOSSI et Lamine Mohamed SECK dirigent EDEN Capital, une banque d’affaires qui a pour mission de servir les États, les grandes entreprises et les institutions financières africaines à travers un conseil financier indépendant et la structuration de solutions de financements sur mesure, adaptées à leurs priorités de développement. A eux deux, ils combinent connaissance approfondie des économies africaines, capacité d’ingénierie financière alignée sur les standards internationaux et réseau structuré de partenaires financiers régionaux et internationaux.
Serge MOSSI exerce depuis près de 20 ans dans la banque de financement et d’investissement. Il a démarré sa carrière chez Natixis en France avant d’évoluer par la suite au sein du Groupe Bank Of Africa, à la Banque Ouest Africaine de Développement et enfin à Oragroup, la Holding du Groupe Orabank dont il dirigeait les activités Financements Structurés pour les douze pays de présence, avant de co-fonder EDEN Capital. Il est détenteur d’un Master en Finance d’Entreprise de l’Institut d’Administration des Entreprises (IAE) Lille et d’un Certificat Executif en finance durable de la Stockholm School of Economics.
Quant à Lamine Mohamed SECK, il dispose de près de quinze années d’expérience au sein de banques commerciales et banque d’affaires. Avant de co-fonder EDEN Capital, il était le Directeur Général d’une autre banque d’affaires panafricaine. Il a également exercé des responsabilités au sein d’Orabank Sénégal, du Crédit International et à la CBAO, après avoir débuté sa carrière à Citibank Dakar. Il est titulaire d’un MBA de l’Université Paris Dauphine / IAE Paris, d’un DESS du CESAG à Dakar, ainsi que de certifications en Finance d’Entreprise (HEC Paris / FFI) et en Finance Islamique (CIBAFI).
Le Magazine BUSINESS AFRICA les a sollicités pour recueillir leurs avis sur les enjeux et défis du financement des infrastructures en Afrique. INTERVIEW CROISEE
Pensez-vous que les projets d’infrastructures, en Afrique, obéissent à certaines spécificités ? Si oui, lesquelles ?
Serge MOSSI: Oui, les projets d’infrastructures en Afrique présentent des spécificités, inhérentes à leur environnement, ainsi qu’aux enjeux de gouvernance, de régulation et de capacité institutionnelle.
A ces contraintes s’ajoute un déficit structurel, de financements à long terme surtout en monnaie locale, qui sont indispensables pour la réalisation et la soutenabilité des projets d’infrastructures.
En outre, ces contraintes sont également renforcées par des exigences de plus en plus élevées des investisseurs en matière de durabilité et de critères ESG.
Sans oublier également que de nombreux projets ont une dimension régionale, dépassant les frontières nationales, ce qui renforce leur impact mais complexifie leur structuration et coordination.
Lamine Mohamed SECK: En effet, des facteurs tels que la stabilité politique, la crédibilité des cadres juridiques, la transparence des procédures et la gestion des risques non commerciaux conditionnent directement l’appétit des investisseurs pour des projets
d’infrastructures, qu’ils soient locaux ou internationaux.
Ces éléments de contexte qui sont des challenges liés aux environnements dans lesquels nous évoluons, nous imposent d’être innovants, de recourir à des montages financiers associant bailleurs multilatéraux, capitaux privés, structurer des financements combinant monnaie locale et devises, ainsi que des mécanismes de couverture de risques dédiés. Ils impliquent également un travail constant de pédagogie afin de faire évoluer la perception du risque attaché au continent africain.
Quels sont, selon vous, les principaux enjeux liés au financement des projets d’infrastructures sur le continent africain ?
Lamine Mohamed SECK: L’enjeu central demeure la mobilisation de volumes de capitaux compatibles avec des maturités longues, dans un environnement où les ressources locales sont majoritairement de court ou moyen terme.
Il est également essentiel de sécuriser les investisseurs face aux risques non commerciaux, souvent par des mécanismes de garanties souveraines et/ou multilatérales.
Serge MOSSI: En effet, le montant du gap de financement sur les infrastructures qui est estimé par la Banque Africaine de Développement entre 130 et 170 milliards USD illustre pleinement l’ampleur des enjeux auxquels le continent est confronté.
Il est donc impératif que l’Afrique adopte des structures de financement innovantes à même de répondre de manière durable et à grande échelle aux besoins croissants en infrastructures, notamment dans les secteurs de l’énergie, du transport et des télécommunications.
Le financement des projets d’infrastructures est très souvent de maturité longue alors que les financements disponibles en Afrique sont en général sur du court ou moyen terme. Quelle ingénierie financière faut-il trouver ?
Serge MOSSI: Ce décalage impose le recours à une ingénierie financière avancée.
A cet effet, chez EDEN Capital, nous avons recours à plusieurs mécanismes qui permettent à la fois d’allonger les maturités et de réduire le coût du capital, parmi lesquels:
les structures multi-tranches et multi-devises combinant financement en monnaie locale et devises pour obtenir une maturité moyenne plus longue,
le recours à la blended finance, combinant ressources concessionnelles, financements commerciaux et garanties.
Par ailleurs, le recours à des produits structurés tels que les garanties d’extension de liquidité permettent d’étendre les maturités des financements des banques commerciales.
Lamine Mohamed SECK: Les structures de project finance, les financements syndiqués et les instruments obligataires thématiques jouent un rôle dans la mobilisation de capitaux à long terme en faveur des infrastructures.
A cet égard, les mécanismes de financements on-lending constituent également un levier essentiel : ils permettent de mobiliser auprès d’investisseurs internationaux des financements à maturités plus longues afin de renforcer la capacité des banques commerciales locales à financer le secteur des infrastructures.
En tout état de cause, le développement des marchés de capitaux locaux et régionaux demeure un levier stratégique pour créer une profondeur financière durable, favoriser l’épargne domestique et réduire la dépendance aux financements externes.
Dans un tel contexte, la BRVM en Afrique de l’Ouest par exemple, pourrait être un canal plus important de financement des infrastructures où seraient levés des emprunts obligataires dédiés aux infrastructures ou « Project bonds ».
Selon vous, la tendance des projets d’infrastructures est, en Afrique, à quel type de montage juridique : PPP, concession, marché public, régie directe ? pourquoi ?
Serge MOSSI: La tendance est clairement en faveur des Partenariats Public-Privé (PPP), qui permettent de mobiliser des capitaux privés tout en bénéficiant de l’appui des États ou de mécanismes permettant une déconsolidation de la dette liée au financement des projets publics.
Les PPP par ailleurs, offrent une répartition plus équilibrée des risques entre les parties prenantes et une flexibilité adaptée aux projets de long terme.
Lamine Mohamed SECK: Les PPP, notamment sous forme de concessions, demeurent en effet pertinents dans certains secteurs comme les ports ou les autoroutes.
Toutefois, face à l’ampleur croissante des besoins actuels des États et dans un contexte d’endettement élevé, la tendance évolue également vers des approches plus innovantes, telles que l’asset recycling.
Ce mécanisme consiste pour les États à valoriser ou à céder, de manière partielle ou temporaire, des actifs d’infrastructures matures à des investisseurs privés, afin de ré-allouer les ressources dégagées vers de nouveaux projets.
Il permet ainsi de limiter le recours à un endettement supplémentaire, tout en accélérant le développement des infrastructures, y compris dans des secteurs historiquement financés en régie directe ou via des marchés publics.
Quels retours d’expérience peut-on tirer de l’usage des PPP en Afrique francophone ?
Serge MOSSI: Les PPP ont démontré leur efficacité pour accélérer la réalisation de projets structurants. Leur succès repose toutefois sur la solidité des cadres réglementaires, la stabilité contractuelle et la capacité des États à honorer leurs engagements.
Lamine Mohamed SECK: Les retours d’expérience montrent aussi que les PPP nécessitent une préparation rigoureuse et une ingénierie juridique et financière robuste. Lorsqu’ils sont bien structurés et soutenus par des partenaires techniques et financiers qualifiés, ils constituent un outil puissant pour combler le déficit d’infrastructures.
La régulation juridique des PPP dans le cadre de l’OHADA vous semble-t-il être appropriée ? Si non, quelles améliorations faut-il y apporter ?
Lamine Mohamed SECK: Le cadre OHADA représente indéniablement une avancée majeure en matière d’harmonisation juridique et de sécurisation des transactions en Afrique. Néanmoins, s’agissant spécifiquement des partenariats public-privé et des projets d’infrastructures complexes, le cadre OHADA gagne à être complété par des dispositifs contractuels adaptés, afin de répondre pleinement aux exigences de bancabilité, de répartition des risques et de structuration financière propres à ce type de projets.
Serge MOSSI: Des axes d’amélioration pourraient porter sur des textes plus opérationnels, sectoriels, et sur un renforcement de la sécurité juridique et de la transparence. L’intégration plus systématique des normes ESG internationales renforcerait également l’attractivité des projets auprès des investisseurs.
Pensez-vous que le contexte géopolitique actuel, plutôt agité, peut avoir des conséquences sur le financement des infrastructures en Afrique ?
Serge MOSSI: Les tensions géopolitiques et la volatilité financière accroissent la prudence des investisseurs et renchérissent le coût du capital.
Cela renforce l’importance des mécanismes de garanties et la nécessité de diversifier les sources de financement, notamment régionales ou locales.
Lamine Mohamed SECK: Dans ce contexte, le rôle des banques africaines de développement est appelé à s’intensifier. Elles doivent renforcer leurs actions en devenant de véritables promotrices du risque africain et en déployant des capacités de garanties additionnelles et de mécanismes de partage du risque destinés à rassurer et attirer les investisseurs internationaux.
Pouvez-vous nous édifier sur l’implication d’EDEN Capital dans le développement des infrastructures en Afrique ?
Lamine Mohamed SECK: EDEN Capital intervient comme conseiller financier aux côtés des États tout au long du cycle de vie des projets d’infrastructures, depuis leur phase de conception, de structuration et jusqu’à leur mise en œuvre.
Nous accompagnons également des promoteurs privés de projet d’infrastructures à inclure dans leurs propositions techniques, des offres de financement adaptées.
Notre structure apporte une valeur ajoutée déterminante dans la mobilisation des financements, en proposant des solutions sur mesure, conçues pour répondre aux contraintes budgétaires, réglementaires et macroéconomiques propres à chaque État.
Serge MOSSI: Nous apportons également notre expertise aux banques commerciales locales pour structurer leur participation aux opérations de financement d’infrastructures complexes, qui requièrent des montages sophistiqués, des capacités de risque spécifiques ou un accès à des ressources de long terme.
Propos recueillis par A.C. DIALLO – ©Magazine BUSINESS AFRICA






















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