« Face aux turbulences mondiales, les marchés financiers africains peuvent avancer à contrecycle » Dr Ripert BOSSOUKPE, Expert international en marchés de capitaux, Secrétaire Général de l’AMF-UMOA (2019-2024)

« Face aux turbulences mondiales, les marchés financiers africains peuvent avancer à contrecycle » Dr Ripert BOSSOUKPE, Expert international en marchés de capitaux, Secrétaire Général de l’AMF-UMOA (2019-2024)

L’environnement de travail marquant le début de votre mandat comme Secrétaire Général de l’AMF-UMOA était semble-t-il compliqué, si bien que certains experts du secteur financier vous identifient comme un expert de la régulation en temps de crise. Qu’en dites-vous ?

A ma prise de charges, en juillet 2019, le marché traversait l’une des périodes les plus délicates de son histoire : indices et capitalisation boursière en chute libre depuis 2016 (de plus de 40 %), confiance érodée (phénomène agribusiness en Côte d’Ivoire, recrudescence des offres illicites au public), ressources financières internes limitées… et quelques mois plus tard, une pandémie mondiale qui nous a perturbé pendant 18 mois.
Autant dire que le décor était planté pour un mandat sous haute tension.
Plutôt que de subir, nous avons choisi d’agir. Avec l’ensemble de l’écosystème, nous avons redéfini l’ambition du marché financier régional : en faire une place africaine crédible, attractive et sécurisée, capable de financer durablement les économies de l’Union.
Cette vision s’est déclinée à travers une vingtaine de réformes structurantes, validées dès 2019 par le Conseil des Ministres de l’Union identifiées dans un document stratégique dénommé « Les Nouvelles Priorités de Développement du marché financier régional 2020-2024 ».
Malgré la crise sanitaire, trois transformations majeures ont marqué ce mandat :
•Une institution renforcée, avec un meilleur dispositif de supervision et des équipes mieux outillées, quoique toujours limitées en effectif et en outils technologiques.
•Une réglementation remise à niveau et renforcée avec plusieurs innovations (bourse en ligne, gouvernance et cadres prudentiels des infrastructures de marché et des intermédiaires du marché, promotion des instruments des marchés de capitaux islamiques, taxonomie des projets durables, gestion d’actifs, législation sur les abus de marché, etc.), internationalement alignée et plus cohérente pour les acteurs du marché.
•Un marché revivifié, soutenu par les réformes de la BRVM, une meilleure culture boursière et une base élargie d’investisseurs et d’émetteurs.
Enfin, l’AMF UMOA a gagné en stature internationale, en participant aux travaux normatifs et en nouant des partenariats techniques qui ont renforcé la visibilité de l’UEMOA.
En substance, ce mandat a été celui d’un redressement stratégique : restaurer la confiance, moderniser l’architecture du marché et poser les fondations d’une croissance durable. Une période intense, mais surtout déterminante pour l’avenir du marché financier régional.
C’est le lieu de remercier les Autorités de l’Union pour leurs soutiens multiformes ainsi que tous ceux qui ont cru à cette aventure, les collaborateurs et les acteurs de l’écosystème. Le bilan s’il est jugé hautement satisfaisant est aussi le leur.

La vision stratégique décrite plus haut énonce le besoin d’attractivité du marché, sur quels facteurs reposent l’attractivité d’une place financière ?

L’attractivité d’une place financière passe par la confiance, l’efficacité, et les opportunités d’investissement et de financement. Cela nécessite un ensemble cohérent de facteurs comme :
•les facteurs institutionnels tels que la stabilité politique et macroéconomique, la solidité du cadre réglementaire qui doit être clair, prévisible et aligné sur les standards internationaux et la qualité de la gouvernance des institutions de marché
•les facteurs d’écosystème (disponibilité d’expertise locale, transparence de l’information financière, intégration avec les marchés internationaux)
•les facteurs de marché (profondeur et liquidité des instruments, diversité et innovation des instruments financiers transigés, présence d’investisseurs institutionnels solides)
•les facteurs opérationnels (Infrastructure technologique performante, délais de règlement-livraison courts et fiables, coûts de transaction compétitifs).
Une fois que vous avez réuni tous ces atouts, l’écosystème doit promouvoir un dispositif de veille agile et pertinent puisque les places financières restent en compétition constante.

La BRVM, notre place financière communautaire, est-elle attractive au regard de ces considérations puisque finalement le ratio capitalisation boursière / PIB reste faible ? Si non, que doit-elle faire pour susciter davantage l’intérêt des investisseurs ?

La BRVM dispose d’atouts structurels solides : un marché régional unique pour huit pays, un cadre réglementaire robuste, une infrastructure technologique éprouvée et une zone économique en croissance soutenue.
Toutefois, après près de 30 ans d’existence et un nombre encore limité de sociétés cotées, son attractivité demeure insuffisante, exposant la place au risque d’être dépassée par des marchés plus dynamiques.
Pour franchir un nouveau palier, l’attractivité doit être activement construite à travers des réformes audacieuses : attirer davantage de grandes entreprises et des PME à la cote, stimuler l’épargne locale, capter les investisseurs institutionnels internationaux et diversifier les instruments financiers (Sukuk, obligations vertes, ETF, produits dérivés simples).
Un accompagnement renforcé des émetteurs dans leur communication financière est également essentiel.
La BRVM a les fondations nécessaires ; l’enjeu est désormais d’accélérer poAMF UMOAur gagner en profondeur, en liquidité et en diversité, afin de s’imposer comme une place de référence pour les investisseurs africains et internationaux.

Le marché obligataire qui offre des rendements attractifs demeurent l’apanage des Etats. Comment faire pour inverser la tendance ?

Oui, effectivement, à date sur 170 lignes obligataires (hors FCTC), vous pouvez dénombrer environ 150 lignes obligataires souveraines et en volumétrie vous observerez les mêmes tendances.
Mais le scénario décrit est également observé dans la plupart des marchés émergents.
Notre région n’échappe pas à cette règle et je ne vois pas la situation s’inverser avant 5 ans, sous réserve que des réformes audacieuses soient rapidement engagées.
En effet, pour réaliser l’ambition d’un marché plus profond, plus diversifié et plus utile à l’économie réelle, il faut impérativement rééquilibrer le jeu avec la règle des SSS : Simplifier, Sécuriser, Stimuler et travailler à la fois sur l’offre, la demande et la confiance.
La clé, c’est de rendre l’accès au marché obligataire plus simple, moins coûteux et plus crédible pour les entreprises.
Aujourd’hui, les entreprises empruntent sur le marché quasiment aux mêmes conditions que les banques. Ça ne peut pas marcher. Il faut impérativement améliorer le mécanisme de fixation des prix sur le marché.
Il n’y pas véritablement d’anticipation sur les taux donc pas d’intérêt des investisseurs à animer un marché secondaire.
Ensuite, il faut réduire davantage les coûts d’émission et de transactions, implémenter un accompagnement technique qui démystifie le processus et renforcer la notation financière locale pour offrir aux entreprises des évaluations accessibles, adaptées et reconnues.
Mais l’offre ne suffit pas. Il faut aussi créer la demande en promouvant davantage de fonds obligataires corporate et des mécanismes de rehaussement de crédit qui améliorent le profil de risque des émetteurs privés mais surtout attirer davantage d’investisseurs de détail.
Mais, rien ne remplacera la confiance. Elle se construit avec une gouvernance solide, des comptes SYSCOHADA ou IFRS certifiés, un reporting régulier et une communication proactive. Quand les entreprises jouent la transparence et que les investisseurs perçoivent un couple rendement risque équilibré, le marché obligataire privé peut enfin décoller.

Quid de l’environnement géopolitique international ? Le contexte géopolitique actuel, plutôt agité, peut-il avoir des conséquences sur les marchés financiers en Afrique ? Quelles perspectives faut-il envisager pour les marchés financiers africains ?

L’environnement international est marqué par de fortes zones de turbulences : tensions géopolitiques, fragmentation des échanges, incertitudes énergétiques…
Un cocktail qui secoue les marchés mondiaux et n’épargne pas l’Afrique.
Quand les grandes puissances s’affrontent, les matières premières deviennent plus volatiles, les capitaux se replient vers les marchés développés, les devises africaines se fragilisent et le coût de la dette extérieure grimpe.
Mais dans chaque crise, il y a une brèche. Et l’Afrique a une carte à jouer. La reconfiguration des chaînes de valeur ouvre de nouveaux espaces, l’appétit mondial pour les ressources stratégiques du continent s’intensifie, les partenariats se diversifient vers l’Asie et le Moyen Orient, et la finance durable devient un levier d’attractivité.
Autrement dit : le contexte est agité, mais le continent peut avancer à contrecycle s’il renforce ses institutions et son intégration régionale.
Quant aux perspectives économiques mondiales, elles envoient un signal contrasté.
L’Europe ralentit, les États Unis résistent, et le spectre d’une récession plane sans s’imposer. Pour l’Afrique, c’est à la fois une alerte et une opportunité.
Alerte, parce qu’un affaiblissement européen peut peser sur la demande, les transferts de la diaspora et les conditions financières.
Opportunité, parce que la croissance africaine reste structurellement résiliente, les partenariats se diversifient, et les besoins d’investissement en infrastructures, énergie et agro-industrie sont immenses.
Il y a des initiatives intéressantes comme celles de la BAD avec la Nouvelle Architecture Financière Africaine (NAFA) ou celles déjà développées grâce à d’autres initiatives.
En réalité, l’Afrique doit surtout miser sur elle même : (i) renforcer ses marchés financiers, (ii) améliorer sa gouvernance économique, (iii) attirer davantage d’investissements productifs, et (iv) accélérer l’intégration régionale.
Le monde est instable, mais le continent a une dynamique propre. S’il la cultive, il peut transformer les secousses globales en accélérateur de croissance.

Propos recueillis par A.C DIALLO – © Magazine BUSINESS AFRICA

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