« En Afrique, le Private Equity n’est pas seulement un instrument financier, c’est un accélérateur de maturité économique » Lalya KAMARA, Managing Director- Sahel Invest

« En Afrique, le Private Equity n’est pas seulement un instrument financier, c’est un accélérateur de maturité économique » Lalya KAMARA, Managing Director- Sahel Invest

Tout d’abord, quelques mots sur les activités de Sahelinvest ?

J’ai fondé Sahelinvest en 2018 : une plateforme d’investissement ancrée dans les réalités du Sahel mais connectée aux standards internationaux.
Notre ambition est claire : financer et accompagner des entreprises à fort potentiels capables de devenir des acteurs structurants de leurs secteurs et des maillons solides des chaînes de valeur régionales.
Au-delà du capital, nous travaillons avec les entrepreneurs sur la structuration financière, la gouvernance, l’organisation opérationnelle et la stratégie de croissance.
Parallèlement à ses activités de conseil et de levée de fonds, notamment en dette, Sahelinvest prépare actuellement le lancement de son premier véhicule de capital-investissement, le fonds Sahel.

D’une manière générale, quelle appréciation portez-vous sur l’évolution du Private Equity en Afrique francophone ?

Le Private Equity en Afrique francophone a longtemps évolué à un rythme plus lent que dans les grands marchés anglophones comme le Nigeria, le Kenya, l’Égypte ou l’Afrique du Sud. Mais ce qui est remarquable aujourd’hui, c’est la vitesse du rattrapage observée sur la dernière décennie.
Les données tirées des rapports de l’AVCA montrent, qu’en 2025, les pays francophones concentrent désormais une part significative des financements en equity (tendance tirée par l’investissement dans des start-ups innovantes).
Parallèlement, les statistiques de l’AVCA révèlent une montée en puissance très nette de la région : le nombre moyen d’opérations annuelles en capital-investissement a quasiment doublé entre la période 2012-2020 et 2021-2023, avec une augmentation marquée des volumes investis. Autrement dit, nous sommes passés d’un marché exploratoire à un marché en structuration.
Certains pays illustrent particulièrement bien cette dynamique. La Côte d’Ivoire et le Sénégal, par exemple, combinent stabilité macroéconomique, croissance soutenue et amélioration progressive des cadres réglementaires.
Lorsque j’ ai débuté ma carrière en Private Equity en 2007 au sein, les premiers acteurs que nous étions, présents sur le terrain, avons joué un rôle déterminant dans cette transformation : nous avons non seulement investi, mais aussi expliqué, structuré, rassuré et démontré, par l’exemple, que le capital-investissement pouvait être un levier de transformation pour les entreprises locales.

A quoi, selon vous, peut-on attribuer ce retard à l’allumage du Private Equity en Afrique francophone ? L’instrument est-il adapté aux environnements économiques africains ?

Ce décalage s’explique avant tout par des facteurs historiques et structurels.
Le Private Equity est né dans des économies anglo-saxonnes dotées de marchés financiers profonds, d’investisseurs institutionnels puissants et d’une culture entrepreneuriale historiquement ouverte à l’entrée d’actionnaires extérieurs.
Ce sont ces conditions qui ont permis son essor rapide aux États-Unis, au Royaume-Uni puis dans d’autres marchés matures.
Lorsqu’il a commencé à se déployer en Afrique, ce modèle a logiquement pris racine d’abord dans les économies anglophones, notamment en Afrique de l’Est, australe et au Nigeria.
Ces marchés combinaient taille critique, écosystèmes financiers plus développés et réseaux d’investisseurs déjà familiers de cette classe d’actifs.
Les économies francophones, elles, étaient davantage structurées autour de systèmes bancaires traditionnels, où le financement reposait surtout sur la dette, laissant peu de place à l’investissement en capital.
A cela s’ajoutait une réalité entrepreneuriale spécifique : un tissu majoritairement composé de PME familiales peu formalisées, avec un reporting limité et des standards de gouvernance encore émergents.
Or, le capital-investissement repose précisément sur la transparence financière, la discipline de gestion et la solidité des mécanismes de gouvernance.
L’environnement juridique et fiscal, longtemps moins incitatif, a également joué un rôle. Ces écarts n’ont toutefois rien de structurellement irréversible, et leur réduction progressive explique le rattrapage que nous observons aujourd’hui.
Le Private Equity africain n’est plus une simple reproduction des modèles occidentaux. Il a évolué pour s’adapter aux réalités de nos économies. Il est devenu plus opérationnel, plus proche du terrain et plus engagé dans la transformation des entreprises.
C’est précisément cette dimension qui rend l’outil particulièrement pertinent pour les économies africaines. Ici, la création de valeur ne provient pas uniquement du capital injecté, mais de l’amélioration des fondamentaux de l’entreprise.
Autrement dit, en Afrique, le Private Equity n’est pas seulement un instrument financier: c’est un accélérateur de maturité économique.

Il semble que les entreprises africaines privilégient la dette à l’equity. Pourquoi ? Le facteur culturel est-il une des explications ?

Le facteur culturel joue effectivement un rôle, mais il n’est qu’une partie de l’explication. Dans de nombreux contextes africains, l’entreprise est historiquement perçue comme une extension du patrimoine familial.
Dans cette logique, ouvrir son capital peut être interprété comme une dilution du contrôle, voire comme une remise en cause de l’autonomie décisionnelle.
A l’inverse, la dette apparaît plus familière, plus lisible et moins intrusive : elle permet de financer la croissance tout en conservant la propriété.
Cependant, réduire cette préférence à une question culturelle serait simpliste.
Elle s’explique aussi par une méconnaissance longtemps répandue du capital-investissement.
Pendant des années, le Private Equity a suscité une certaine réserve, notamment en raison de ses exigences en matière de gouvernance, de reporting financier et de stratégie de sortie.
Ce qui change aujourd’hui, c’est l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs africains. Plus internationalisés, plus structurés et davantage tournés vers la croissance à long terme. Ils perçoivent désormais l’equity non comme une perte de contrôle, mais comme un levier d’accélération stratégique.
En réalité, à mesure que les écosystèmes entrepreneuriaux africains mûrissent, le débat ne se pose plus en termes d’opposition entre dette et equity, mais en termes de structuration de plus en plus innovante, combinaison intelligente des deux.

Quelles réformes majeures faut-il adopter pour véritablement promouvoir le Private Equity en Afrique ?

Le développement du Private Equity en Afrique repose avant tout sur la mise en place d’un écosystème financier cohérent et profond.
La première réforme essentielle consiste à mobiliser l’épargne institutionnelle locale. Des initiatives récentes, comme celles portées par la FANAF autorisant les compagnies d’assurance à investir dans des fonds, vont clairement dans la bonne direction.
Dans les marchés matures, ce sont précisément ces acteurs domestiques qui ont constitué le socle de croissance du capital-investissement.
La seconde priorité concerne l’environnement juridique et fiscal. Un cadre stable, lisible et prévisible réduit le risque perçu et améliore mécaniquement l’attractivité pour les investisseurs internationaux comme locaux.
Enfin, aucun marché de Private Equity ne peut se développer durablement sans mécanismes de sortie efficaces.
La profondeur des marchés boursiers, la fluidité des opérations de fusion-acquisition et l’existence d’acheteurs stratégiques crédibles sont des éléments structurants.
Au fond, promouvoir le Private Equity en Afrique ne relève pas d’une réforme isolée, mais d’une architecture d’ensemble : mobiliser le capital local, sécuriser l’environnement institutionnel et structurer les marchés secondaires.

En tant qu’acteur du Private Equity basé en Afrique, quels sont selon vous les principaux risques liés à ce type d’investissement sur le continent ?

Les défis du Private Equity en Afrique sont réels, mais ils sont avant tout structurels plutôt que spécifiques à la classe d’actifs elle-même.
Le premier enjeu concerne les conditions de sortie. Cette contrainte tend toutefois à s’atténuer, notamment grâce à l’émergence d’investisseurs locaux et régionaux de plus en plus actifs, qui prennent progressivement le relais des acquéreurs internationaux dans les opérations de rachat.
A cela s’ajoutent des facteurs macroéconomiques et institutionnels, comme la stabilité politique, la prévisibilité réglementaire ou la qualité de l’environnement juridique.
La question du risque de change constitue également un paramètre important dans les économies disposant de leur propre monnaie. Ces éléments influencent directement la perception du risque pays et, par conséquent, le coût du capital et les décisions d’investissement.
Mais ce qui est souvent perçu comme un risque peut aussi devenir un levier stratégique pour les économies concernées.
Disposer d’une monnaie nationale offre une marge de manœuvre en matière de politique économique et permet d’ajuster plus finement les équilibres macroéconomiques.
En définitive, investir en Private Equity en Afrique implique de savoir lire le risque différemment : ce qui apparaît comme une contrainte à court terme est souvent le reflet d’un marché en transformation.
Or, c’est précisément dans ces phases de transition que se créent les opportunités d’investissement les plus structurantes.

Quel est votre sentiment sur les perspectives de développement du Private Equity en Afrique, dans un contexte international et régional marqué par de grandes incertitudes ? L’Afrique demeure-t-elle encore le nouvel Eldorado du secteur ?

L’Afrique reste une destination profondément prometteuse pour les investisseurs, mais il faut dépasser les clichés.
Ce n’est pas un Eldorado au sens spéculatif du terme : malgré les incertitudes géopolitiques et financières internationales, c’est un continent qui continue de renforcer son attrait auprès des investisseurs privés et institutionnels.
Les chiffres traduisent cette dynamique.
Le nombre de transactions en Private Equity sur le continent a été multiplié par cinq depuis le début des années 2000, avec des pics d’activité particulièrement marqués ces dernières années.
Mais la véritable transformation est plus profonde que ces indicateurs visibles.
Ce qui attire désormais les investisseurs n’est pas seulement le potentiel économique, mais l’émergence progressive d’un capital invisible: amélioration des pratiques de gouvernance, montée en compétence des équipes dirigeantes, structuration et formalisation des entreprises, digitalisation des systèmes d’information, professionnalisation des marchés.
Bien entendu, le Sahel fait face à des défis sécuritaires réels qui exigent lucidité et responsabilité.
Mais c’est précisément dans ces contextes que le développement d’un secteur privé solide et l’essor du capital-investissement prennent tout leur sens.
Au fond, la question n’est plus de savoir si l’Afrique est un Eldorado, mais de comprendre comment s’y construit la valeur.
Et cette valeur est déjà en train d’émerger.

Propos recueillis par A.C.DIALLO – ©Magazine BUSINESS AFRICA

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