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«Le risque de surendettement du Sénégal reste modéré» Mesmin KOULET-VICKOT, Représentant Résident du FMI au Sénégal

Mesmin KOULET-VICKOT est depuis le 1er septembre 2020 le Représentant Résident du Fonds Monétaire International (FMI) pour le Sénégal et la BCEAO. Avant cela, Il était économiste principal au département de la monnaie et des marchés de capitaux (2016-2020) et au département Afrique du FMI (2009-2016).  Avant de rejoindre le FMI en 2009, Monsieur KOULET-VICKOT était un cadre supérieur à la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC) où il a occupé différentes positions, y compris celle d’Assistant du Vice-Gouverneur de la BEAC. M. Koulet-Vickot est de nationalité centrafricaine. Il est diplômé en économie internationale du Centre d’Etudes et de Recherche en Développement International (CERDI) de l’Université de Clermont 1-Auvergne en France.

Vous êtes à la tête de la Représentation Résidente du FMI au Sénégal, quelles sont les missions qui vous ont été assignées ?

Le Représentant Résident du FMI a essentiellement trois types de missions. La première est de maintenir le lien entre le siège du FMI à Washington et les autorités du pays d’accueil. La deuxième mission est de conseiller le gouvernement sur les questions de politique économique. Enfin, la troisième mission est celle d’expliquer les politiques, le rôle et les activités du FMI aux différents acteurs de la société du pays d’accueil que sont les autorités, la presse, la société civile, le secteur privé et toute la population.

Quelle est la nature des principaux concours et appuis du FMI au Sénégal ?

Nos engagements avec le Sénégal sont de deux ordres. D’abord dans le cadre de l’assistance technique, nous intervenons dans le domaine des finances publiques, sur les questions de mobilisation des recettes budgétaires ou d’endettement. Notre second engagement concerne les programmes que nous appuyons.
Actuellement, nous avons deux types de programme avec le Sénégal. Le premier, appelé instrument de coordination de politique économique, est un programme non financier adressé en général aux Etats qui ont fait preuve dans le passé de la solidité de leur cadre macro-économique. Il vise à donner un signal aux marchés de la volonté des autorités de ce pays de continuer à mener une politique macro-économique axée sur la stabilité. Le deuxième, plus récent, porte sur des accords de financement pour accompagner le gouvernement dans son plan de riposte contre la pandémie de Covid-19. Dans ce cadre, en avril 2020, un prêt d’urgence de l’ordre de 263 milliards de Francs CFA a été octroyé et, en juin 2021, deux accords de financements dotés de 350 milliards ont été approuvés par le Conseil d’Administration du FMI.

Quelles ont été les conclusions issues de la dernière revue effectuée par le FMI au Sénégal ?

Le conseil d’administration du FMI a approuvé, le 7 juin 2021, la troisième revue du programme soutenu par l’Instrument de coordination des politiques économiques sur la base des résultats satisfaisants obtenus par le Sénégal à fin décembre 2020, portant aussi bien sur les recettes, les dépenses et leur composition, le déficit budgétaire, le niveau d’endettement ainsi que la mise en œuvre de la plupart des réformes structurelles. En plus de cela, le conseil d’administration du FMI a accédé à la requête du gouvernement pour un programme de financement de 18 mois doté de 350 milliards de Francs CFA. Ce programme répond aux besoins nouveaux et additionnels liés à la deuxième vague de la pandémie du Covid-19 et à l’urgence socio-économique concernant l’emploi des jeunes et des femmes.

Avec l’approbation de ce programme, peut-on supposer que le FMI a une appréciation plutôt positive de la gestion macro-économique du Sénégal ?

L’approbation de la troisième revue est basée sur les résultats obtenus par le pays à fin décembre 2020. Il faut reconnaître que malgré le contexte difficile lié à la pandémie, le gouvernement du Sénégal a respecté la plupart de ses engagements.

Qu’en est-il des perspectives pétrolières du Sénégal ? Quelles sont les recommandations du FMI afin que la promesse de croissance économique annoncée soit une réalité ?

D’après nos projections actuelles, le Sénégal devrait commencer à produire du pétrole et du gaz à partir de la seconde moitié de l’année 2023. Le gouvernement sénégalais, avec l’assistance technique du FMI, est en train de mettre en place un mécanisme transparent et crédible de la gestion de ces ressources d’hydrocarbures à venir.  Dans ce contexte, les autorités sénégalaises travaillent sur un projet de loi portant sur la gestion des recettes issues de l’exploitation. Pour ce qui est de l’impact de l’exploitation pétrolière sur la croissance économique, le FMI prévoit en 2023, avec la mise en production des gisements, une croissance de l’ordre de 11%. Enfin, s’agissant des retombées fiscales, nos projections actuelles tablent sur 3% du Pib par an en moyenne de recettes supplémentaires pour l’Etat.

Le Sénégal a récemment levé 508 milliards de Francs CFA d’Eurobonds sur le marché international. Quelle en est la portée et à quoi servira tout cet argent ?

Il faut noter que cet eurobond a été bien accueilli par le marché, ce qui témoigne de la crédibilité de la politique économique du pays, surtout dans le contexte actuel de la pandémie COVID-19. Le Sénégal fait donc partie des quelques pays africains qui sont parvenus à lever avec succès des fonds sur les marchés internationaux de capitaux.   Le gouvernement a indiqué que cet eurobond va servir exclusivement au reprofilage du service de la dette dont on attendait un pic en 2024 et au financement de la participation de l’État dans les projets d’hydrocarbures via la société nationale des pétroles du Sénégal (Petrosen).  Cette opération devrait permettre au Sénégal de rallonger la maturité générale de sa dette extérieure. Elle devrait aussi permettre de réduire le risque de refinancement du pays. Enfin, le fait que cet eurobond soit libellé en euros, réduit le risque de change.

Quelques mots sur les critères de convergence prévus dans le cadre de l’UEMOA, servent-ils encore à quelque chose ?

Permettez-moi d’abord d’expliquer brièvement la rationalité des critères de convergence dans une union monétaire avec un régime de taux de change fixe comme celle de l’UEMOA. Dans un tel contexte, un déficit budgétaire excessif d’un Etat membre peut se traduire par un amenuisement des réserves de change communes et une hausse des taux d’intérêt. Dans une union monétaire, un pays membre est enclin à creuser excessivement son déficit dans la mesure où il sait que le coût de sa politique est partagé. Le but des critères de convergence et plus globalement de l’exercice de surveillance multilatérale des politiques économiques, est donc de limiter ce comportement dit de « passager clandestin ».  Le débat aujourd’hui porte sur le niveau de ces critères et leur rigidité face à l’évolution du cycle économique et non sur leur principe. Une réflexion est en cours au niveau de la Commission de l’UEMOA pour proposer une révision. Au FMI également, nous sommes en train de mener des travaux de réexamen de ces critères de convergence.

Un autre sujet qui revient assez souvent dans les débats est celui de la soutenabilité de la dette des pays africains. Quel commentaire avez-vous à faire sur cette question ?

La situation de la dette est diverse sur le continent. Pour ce qui est du Sénégal, la dette publique totale, qui s’élevait à fin 2019 à 62% du Pib, est montée à 69% du Pib en 2020, principalement à cause de la pandémie.
Le service de la dette au Sénégal représente en 2020 environ 24% des recettes et dons. D’après nos projections, en 2021, le taux d’endettement public du Sénégal atteindrait 71% du Pib. L’évaluation globale que l’on fait de cette dette est qu’elle demeure viable et que le risque de surendettement du Sénégal reste modéré même si les marges de manœuvre sont limitées à court terme. Il y a lieu de souligner que le périmètre de la dette au Sénégal est plus large que dans les autres pays de la région puisqu’il intègre, comme le recommandent les bonnes pratiques internationales, la dette des principales entités et des entreprises publiques.

Au récent sommet de Paris sur le financement des économies africaines, un appel a été lancé au FMI pour émettre des droits de tirages à certains pays africains. De quoi est-il question ?

L’allocation des droits de tirage spéciaux, communément appelé DTS, a pour objectif de booster les réserves de change c’est-à-dire les devises qui servent pour les transactions extérieures. Dans le cas de l’UEMOA, ces DTS iront à la BCEAO qui a pour mandat de détenir et de gérer les réserves de change des pays de l’union. Le processus formel d’approbation de l’allocation des DTS a démarré et une décision finale par le Conseil des gouverneurs du FMI est attendue à août.  Il appartiendrait ensuite au Conseil des ministres de l’UEMOA de décider de la rétrocession ou pas de la contrepartie en FCFA de ces DTS aux budgets nationaux. En 2009, lors de la dernière allocation de DTS, le Conseil des ministres de l’UEMOA avait instruit la BCEAO de rétrocéder la contrepartie en franc CFA des DTS aux Etats pour apurer les arriérés intérieurs.  

Propos recueillis par A S. TOURE

© Magazine BUSINESS AFRICA

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